La monarchie marocaine à l’épreuve du temps révolutionnaire

Une révolution populaire est également une “révolution mentale”. Qui imaginait avant 1979 l’avènement d’une révolution “islamique” ? Qui envisageait que des révolutions puissent se produire en Tunisie ou en Egypte à trois semaines d’intervalle ? Qui parmi les spécialistes des mouvements sociaux se serait aventuré à parier sur la force de mobilisation révolutionnaire de Facebook ? Qui aurait cru possible qu’une armée arabe ose refuser de tirer sur le peuple en révolution ?

Certes, on était nombreux à le clamer : il n’y a pas d’exceptionnalité culturelle du monde “arabe” ou “musulman” ; si exceptionnalité il y avait (osons l’imparfait), elle se déployait d’abord dans le traitement des affaires de la région par les diplomaties occidentales, animées par la peur des classes dangereuses, “islamistes” ou “terroristes”. On s’est focalisé jusqu’à l’aveuglement sur les acteurs les plus visibles, sur les mécanismes les plus évidents. Or les révolutions surgissent de manière imprévisible des espaces sociaux les moins touchés par la répression et la cooptation. Dans un processus d’accélération et d’inventivité, elles se déclenchent à la marge des sites déclarés du politique. Bien plus, la marge devient centre, le centre devient marge, bousculant les certitudes et les lectures formatées. Dans un tel contexte, le Maroc pourrait-il rester une “exception” ?

A l’inverse de l’histoire contemporaine de l’Egypte, un révélateur privilégié des mouvements de fonds qui travaillent les sociétés arabes, la monarchie marocaine donne le sentiment d’échapper aux vicissitudes du temps régional. Ne cessant de se réinventer, elle s’érige en “experte en survie”. A l’heure des partis uniques nationalistes et socialistes, elle prône le pluripartisme. Elle échappe miraculeusement aux tentatives de coups d’état militaires au début des années 1970. Elle mate les aspirations révolutionnaires de gauche, d’extrême-gauche, pendant les années 1970 et 1980. Elle réprime dans le sang les révoltes urbaines (1965, 1981, 1984, 1990). Depuis trois décennies, elle s’efforce de quadriller les mouvements islamistes.

La mobilisation du registre nationaliste, à travers l’affaire du Sahara (1975), amorce la stabilisation du régime et le processus dit démocratique. La reconnaissance de l’hégémonie du roi, de la marocanité du Sahara et de l’islam comme domaine réservé du commandeur des croyants trace les frontières entre “l’opposition de sa Majesté” et “l’opposition à Sa Majesté”.

Avec l’effondrement du mur de Berlin et les promesses de démocratisation du côté de la Tunisie (1987) et de l’Algérie (1988), la monarchie est à nouveau sous pression. La guerre du Golfe (1991) marque un moment intense de défi au roi. Depuis les tentatives putschistes des années 1970, jamais Hassan II n’a été aussi isolé. Cependant, à l’heure des désenchantements, les déboires du voisin algérien revalorisent la trajectoire marocaine. D’une conception du changement comme nécessairement positif, se diffuse une image du changement comme source potentielle d’instabilité, incitant les acteurs politiques marocains à l’autolimitation. Hassan II oppose sa démarche “modérée” et “évolutive” aux “doses de cheval” brutales, puis ouvre les négociations avec l’opposition légale.

AJUSTEMENTS

Comparativement aux régimes de Ben Ali et de Moubarak, la monarchie marocaine semble donc s’ajuster aux transformations de son environnement, observer ses voisins pour mieux anticiper, jouer de la répression sélective et de la cooptation.

En effet, au Maroc, de notoires “opposants à Sa Majesté” ont été promus “opposants de Sa Majesté”, mais aussi ministres, conseillers, voire “amis de Sa Majesté”. L'”alternance consensuelle” gouvernementale (1998) et la succession monarchique (1999) sont annonciatrices d’un printemps marocain : intégration partielle des islamistes au sein du parlement (1998), relative liberté de ton dans la presse, création de l’Instance équité et réconciliation (2004-2006) ayant pour objet de tourner la page des “années de plomb”. Cependant, les attentats du 16 mai 2003 donnent un nouvel élan aux pratiques répressives et au recadrage du champ médiatique. Les espérances éveillées ne tardent pas à s’évanouir.

Le jeu politique devient illisible. La prolifération assistée des partis politiques élargit les frontières de la scène politique légale, renouvelle les clientèles du régime, mais plus que jamais la classe politique est fragmentée. L’ingénierie électorale prend le relais du bourrage des urnes : aucun parti politique n’obtient plus de 11 % des voix pendant les législatives de 2007 et le taux d’abstention atteint le record de 63 %. Le principal perdant de ce scrutin est l’Union socialiste des forces populaires (USFP), ancien grand parti d’opposition de gauche, locomotive du gouvernement “d’alternance” de 1998. Tout en étant passé du 1er au 5e rang, il reste au gouvernement… à l’encontre de sa propre base militante. En effet, selon l’enquête que nous avons menée auprès des participants au congrès national de l’USFP de 2008, 74 % des répondants étaient contre l’entrée au gouvernement en 2007 ; ils étaient 60 % à être défavorables à cette participation en 2002, alors que 78 % d’entre eux avaient salué le gouvernement dit d’alternance en 1998… Ces chiffres ne prennent pas en compte tous les jeunes, les intellectuels et les syndicalistes qui ont claqué la porte du parti. Pour les uns et les autres, le compromis historique s’est mué en compromission, provoquant la “crise cardiaque” du ci-devant grand parti de gauche.

Au terme de ce processus, le bilan est le suivant. D’un côté, des gouvernements hétéroclites aux prérogatives floues, un parlement discrédité, des partis politiques brisés par la répression et/ou par la cooptation, des syndicats qui ont perdu leur capacité de mobilisation. De l’autre, un monarque aux domaines réservés extensibles, un affairisme royal qui entrave le dynamisme des entrepreneurs marocains, et un nouveau parti du roi perçu comme une menace y compris par les plus fidèles.

Les révolutions tunisienne et égyptienne ouvrent une nouvelle fenêtre d’opportunité. Le 20 février, des manifestations se déclenchent simultanément dans plusieurs villes du Maroc. Elles préfigurent des développements à suivre.

Premièrement, elles reflètent les accumulations réalisées ces deux dernières décennies. Protéiforme, l’espace marocain de la protestation a innové tout en se routinisant, tout en s’étendant à l’ensemble du pays : manifestations, sit-in, coordinations de lutte contre la vie chère, mises en réseaux ponctuelles, “camp de la révolte”, sans compter les diplômés-chômeurs qui manifestent devant le parlement depuis 1991. En dépit de quelques foyers émeutiers, le caractère pacifique et discipliné des mobilisations du mouvement du 20 février laisse transparaître un apprentissage de la manifestation par les protestataires, de même que la volonté des pouvoirs publics d’éviter de faire couler le sang.

UN SEUIL A ÉTÉ FRANCHI

Deuxièmement, la formule politique marocaine semble avoir atteint ses limites. L’appel lancé sur Facebook par de jeunes cybermilitants entraîne dans son sillage des militants associatifs et des droits humains, des journalistes, des entrepreneurs “citoyens”, des membres d’organisations d’extrême gauche et de gauche, des islamistes de tout bord. Justice et bienfaisance, un mouvement islamiste à peine toléré, participe sans déployer toute sa force de mobilisation. Malgré les résistances de leurs décideurs, des militants de la gauche gouvernementale et de l’opposition islamiste parlementaire sortent dans la rue, montrant à quel point les collectifs sont hétérogènes et susceptibles d’abriter des réseaux dormants, prompts à se dissocier de leur hiérarchie. Elément inédit : par delà les causes arabes, nationales, sectorielles, ces mobilisations se focalisent sur une revendication politique en particulier, la monarchie parlementaire. Les slogans ont conspué la “mascarade politique”, la corruption, mais également les “amis du roi” et la mainmise monarchique sur l’économie. Le mouvement du 20 février ne réclame pas la chute du régime marocain. Pourtant, un seuil a été franchi : la revendication d’une monarchie parlementaire, loin des “affaires”, n’est plus reléguée aux coulisses. De plus en plus, le respect de l’étiquette royale cède la place à l’admonestation publique du roi.

La scène politique marocaine serait-elle en train de se réorganiser à partir de ses marges ? Un défi de taille persiste. Par-delà les sentiments de frustration et d’indignation, un mouvement social a besoin d’une identité – un “nous” –, d’une cible – un “eux” – et du sentiment de pouvoir agir sur la situation. Or au Maroc, le “nous” et le “eux” se sont dilués, la figure de l’adversité est diffuse, l'”ennemi” est souvent intérieur. Le sens commun dissout la “classe politique” dans un magma informe de “corrompus”. Et rares sont les organisations partisanes, syndicales qui échappent aux divisions internes entre “dinosaures” et  “jeunes”, “opportunistes” et “radicaux”, etc. A tel point que certains s’imaginent que l’élan du changement ne peut être propulsé que par une jeunesse non “souillée”, “vierge” politiquement. C’est ignorer que les révolutions tunisienne et égyptienne ne sont par le fruit d’une “immaculée conception”, mais bien le résultat d’un large processus de ralliement autour d’une même cause : ne serait-ce que momentanément, leurs acteurs sont parvenus à surmonter méfiances mutuelles et luttes intestines. Rappelons une évidence : les ruptures historiques ne sont l’œuvre ni d’une seule génération ni d’un seul courant protestataire.

Tout en ayant une portée différenciée d’un pays à l’autre de la région, l’onde de choc des révolutions arabes n’en bouleverse pas moins les horizons du pensable et du faisable. Au Maroc, la dynamique protestataire peut observer des accélérations, des retournements de situation et/ou des prolongations. Des questions demeurent en suspens : Le mouvement de protestation parviendra-t-il à transcender la segmentation politique, sociale et régionaliste qui caractérise le Maroc ? Une nouvelle dynamique pourra-t-elle être impulsée au sein des partis politiques ? Par delà les mesures au coup par coup, la monarchie sera-t-elle capable encore une fois de s’ajuster à temps à son nouvel environnement, mais cette fois-ci en s’engageant dans une réforme politique de fond ?

Por Mounia Bennani-Chraïbi, professeure à l’Institut d’études politiques et internationales, Université de Lausanne.

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *