La mort de Ben Laden, la liesse américaine, et nous

Les images d’Américains manifestant dans les rues leur joie à l’annonce de la mort de Ben Laden en ont rappelé d’autres, vieilles de dix ans : celles de Palestiniens en liesse le 11 septembre 2001. Peut-être un jour des manuels d’histoire les mettront-ils en vis-à-vis, pour illustrer la décennie… Ces images avaient, on s’en souvient, suscité un malaise. Comment pouvait-on se réjouir d’un événement comme celui-là ? A nos yeux d’Européens, les images qui nous sont parvenues des Etats-Unis la semaine dernière ne sont pas moins troublantes.

C’est que tout d’abord les Etats-Unis ne sont pas un pays avec une tradition de rassemblements spontanés. Au lendemain des attentats du 11-Septembre, leur réflexe ne fut pas de descendre dans la rue. Certains l’ont fait, mais seulement quelques jours plus tard, pour s’opposer aux représailles militaires annoncées par le président Bush. Ce n’était déjà plus une réaction immédiate aux attentats. A l’inverse, en Espagne, à peine plus de 24 heures après les attentats du 11 mars 2004 à Madrid, ils étaient plus de 11 millions à battre le pavé pour manifester leur refus du terrorisme, et des dizaines de milliers à les imiter dans toute l’Europe. Mais à l’annonce de la mort de Ben Laden, pas un Espagnol n’est descendu dans la rue. Pas plus qu’à Londres, pourtant frappé par Al-Qaïda le 7 juillet 2005 : à l’époque déjà, le mot d’ordre de la réaction avait été “We are not afraid”. Face au terrorisme, il convenait de continuer sa vie sans ciller, de faire preuve de retenue. C’est avec cette même absence d’effervesence que l’annonce de la mort de Ben Laden fut accueillie. A nul instant les Européens, que ce soit en Espagne, au Royaume-Uni, en France ou ailleurs, n’ont songé à exulter.

Si le 11-Septembre est bien, comme l’écrit Habermas, “le premier événement qui s’est immédiatement inscrit dans l’histoire mondiale au sens strict”, c’est là la preuve qu’il ne l’a pas fait de manière univoque. Sa spectacularité couplée à son extrême décontextualisation ont contribué à ce que son sens en soit déterminé par ceux qu’il affectait plutôt que par ceux qui en étaient les instigateurs. Une fois passé la stupeur et la sidération des premiers instants, le 11-Septembre fut assimilé par les Américains à un authentique acte de guerre visant leur nation, un ” nouveau Pearl Harbor “ appelant un réflexe patriotique. Les images des Américains rassemblés à Times Square scandant “USA ! USA !” le 2 mai dernier rappellent ainsi au reste du monde que, même dix ans après les attentats, la grande majorité des Américains se sentaient encore en guerre, tandis que ce ne fut jamais le cas des Européens. Pas même après les attentats de Madrid et de Londres.

Le courrier des lecteurs publiés en page 17 du Monde ce dimanche en témoignent encore : il y a toujours eu, en Europe, au moins deux grandes lectures du 11-Septembre. Certains ont accrédité son assimilation à un acte de guerre appelant une vengeance implacable et loué l’élan patriotique du peuple américain. De même que l’effondrement des tours du World Trade Center fit pour eux écho aux bombardements de la Seconde guerre mondiale, les scènes de joie dans les rues américaines à l’annonce de la mort de Ben Laden leur auront semblé tout aussi légitime que la liesse déclenchée par les GI’s américains à la Libération. D’autres, en revanche, ont vu dans le 11-Septembre moins l’agression d’une nation que la mise en péril de la paix dans le monde ; plutôt qu’un acte de guerre, un crime contre l’humanité.

A l’appui de cette autre définition, on a essentiellement retenu en Europe l’attaque contre les tours du World Trade Center, remplies de travailleurs de toute nationalité, et relégué au second plan tant l’attaque contre le Pentagone, symbole régalien de la nation américaine, que le crash du vol United 93 à Shanksville, situé à quelques encablures de Gettysburg, terre fondatrice de la nation américaine. De là vient qu’on désigne généralement en Europe le 11-Septembre comme les “attentats de New York” : non seulement car cela permet de le mettre sur un même plan que les attentats de Madrid et de Londres qui lui firent écho, mais surtout parce que New York n’est pas tant la capitale des Etats-Unis que celle du monde.

C’est en vertu de cette lecture cosmopolitique d’un 11-Septembre mettant en péril notre monde commun et pas seulement la nation américaine que, dans les milliers de messages qu’ils adressèrent aux Américains au lendemain des attentats, des Européens n’eurent de cesse de les exhorter à faire preuve de pondération dans leur riposte, de les mettre en garde contre un désir de vengeance qui s’exercerait au détriment de la recherche de la justice. Cette divergence de vue qui s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui ne tenait pas au fait que les uns furent directement victimes des attentats tandis que les autres n’en étaient que les spectateurs : y compris Pilar Manjón, la présidente de l’Association des victimes des attentats du 11 mars, qui a perdu son fils dans les attentats de Madrid, a déclaré qu’elle aurait préféré voir Ben Laden traduit en justice devant la Cour pénale internationale plutôt que tué et jeté à la mer. L’analyse à laquelle j’ai soumis ces messages rédigés à la suite du 11-Septembre indique en revanche que joue un facteur générationnel : la quasi-totalité des Français de plus de 60 ans firent le lien entre le 11-Septembre et la Seconde guerre mondiale pour justifier une riposte militaire, tandis que les plus jeunes, nés dans les années 1980 et 1990, sont ceux qui exprimèrent le plus leur souci de préserver la paix dans le monde.

Dans l’édition du 4 mai du journal espagnol Público, un dessin représentait le président Obama en statue de la Liberté, son prix Nobel de la Paix sous le coude d’un côté, et la tête de Ben Laden brandie sur un plateau de l’autre. Sans doute les Européens, et les plus jeunes d’entre eux en particulier, attendaient-ils autre chose de ce président ayant fait naître tant d’espoirs bien au-delà des seules frontières américaines ; autre chose que de l’entendre proclamer “justice est faite” à la mort d’un homme. Mais c’était oublier tout ce qui sépare la façon dont ont été vécus les attentats du 11-Septembre d’un côté de l’Atlantique et de l’autre ; et que Barack Obama, lui, ne les a pas vécus du même côté que nous.

Par Gérôme Truc, sociologue, membre de la Casa de Velázquez à Madrid.

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