La nouvelle guerre des néobarbares

New York 2001, Paris 2015. Le rapport entre ces deux lieux et ces deux dates a été très vite souligné, non en raison du nombre des victimes, mais pour marquer l’ampleur de la signification et le traumatisme provoqué par les massacres de Paris. Ce lien n’est pas artificiel, mais les événements ne sauraient être entendus en termes de répétition à des échelles différentes. Ce qui s’est passé à Paris entre les 7 et 9 janvier ne témoigne pas de la même chose que les attentats du 11 Septembre contre les tours du World Trade Center. La crise s’est approfondie, elle s’est intériorisée. Les attentats de Copenhague, le 14 février, le confirment si besoin était. Contrairement à la lecture en termes de choc des civilisations qui prévalait après New York 2001, Paris 2015 oblige à renoncer à la vision simpliste de deux blocs civilisationnels antagonistes se faisant face et s’affrontant en raison d’idéaux, de valeurs, de religions ou de mœurs, donc de cultures, incompatibles et irréductibles. L’opposition s’est internalisée, elle traverse tant les démocraties occidentales que les pays musulmans.

La guerre nouvelle et irrégulière n’oppose pas des ennemis extérieurs appartenant à des camps ou des pays étrangers l’un à l’autre, plus ou moins lointain et se considérant mutuellement comme le mal absolu, mais affecte et s’immisce à l’intérieur de chacun d’entre eux. Comment pourrait-on expliquer autrement que des jeunes gens nés et élevés en France, portant la nationalité française, qu’ils soient musulmans ou non, issus de l’immigration ou non, développent une haine farouche contre ce pays qui est le leur et dont on attendrait qu’il le considère comme tel, quelles que soient leurs difficultés ? Comment expliquer qu’ils puissent se laisser entraîner par une propagande islamiste qui les pousse au meurtre soit en ralliant des bandes armées en Syrie, en Irak, au Yémen ou ailleurs, soit en opérant des assassinats dans les lieux où ils vivent ? Comment rendre compte autrement du fait que les mêmes bandes armées, parfois plus puissantes que les Etats régionaux, puissent soumettre à la terreur les populations de pays musulmans, commettre des exactions contre toute velléité d’opposition à leur conception de la charia et aller jusqu’à soumettre d’autres ethnies ou des populations relevant d’autres religions à l’état d’esclavage quand ce n’est pas à l’extermination pure et simple ?

Les crises sont transversales, mais de nature différente. D’un côté, les pays occidentaux se sont crus immunisés contre un tel risque intérieur par leur système social, leur puissance économique et politique, leur haut niveau de culture et l’institutionnalisation du principe de tolérance des religions. De l’autre, les aspirations démocratiques du «printemps arabe» ont fait oublier un court moment la possibilité du retour de la chape de plomb islamiste qui n’a pas manqué de se refermer sur la plupart d’entre eux, écrasant les aspirations d’égalité et de liberté dans un ordre ou un désordre plus terrifiant encore que celui qui prévalait du temps des despotismes personnels. Bien entendu, ces crises ne sont pas du même ordre. Du côté des démocraties, elles résultent à la fois de relégations sociales, de la formation de mémoires imaginaires à travers lesquelles certains jeunes ou moins jeunes s’identifient, et aussi de l’impuissance de plus en plus manifeste du politique face à ces enjeux. Du côté des pays musulmans, elles tiennent à la force traditionnelle du lien entre société, politique et religion où s’enracinent la puissance de mobilisation des courants islamistes et finalement leur capacité à soumettre par la croyance, l’intérêt ou la terreur des pans entiers de la population. C’est précisément de ces crises profondes et des déchirures qu’elles provoquent que la haine peut naître par projection imaginaire de la cause des maux vécus ou ressentis comme tels sur un individu, une population, un style de vie, un usage jugé excessif et illégitime de la liberté. Mais de la haine à la barbarie, la transition n’est pas continue. Il y faut un moyen terme. La victime doit être représentée comme le mal absolu de sorte qu’à son égard il est non seulement possible mais requis d’user de sévices les plus radicaux, sans considération du plus simple principe d’humanité. Il faut également que le bourreau se représente lui-même comme exécutant d’une mission le plus souvent divine, mais pas toujours, qui lui confère dignité, reconnaissance et récompense. Ce qui veut dire que la barbarie n’a jamais rien de spontané, ni de naturel, elle n’est pas l’acte de «fous solitaires», elle résulte d’un endoctrinement des esprits d’autant plus efficace qu’il s’enracine dans une forme de religion sécularisée. Le même endoctrinement, employant les moyens et les technologies les plus sophistiqués à travers les réseaux sociaux, est susceptible de rendre compte de la promotion du sacrifice de soi dans l’accomplissement de l’éradication de ceux qui sont censés porter le mal et la transfiguration du barbare en martyr. C’est précisément ce à quoi s’emploient les islamistes radicaux ceux qui veulent purifier la terre des impurs : les libres-penseurs, les mécréants, les chrétiens et évidemment, les juifs, qui, quant à eux, n’ont à faire quoi que ce soit ni à être le représentant de rien d’autre que d’eux-mêmes pour mériter la mort. En somme il s’agit de porter à son terme le jihad, tel que certains passages du Coran l’énoncent. Il n’y aurait pas d’islamisme sans islam radicalisé. Le nier ou le masquer, en vertu de bons sentiments, c’est s’aveugler soi-même.

Yves-Charles Zarka, philosophe, professeur à l’université Paris-Descartes Sorbonne et directeur de la revue «Cités» (PUF) qui consacre son dernier numéro au «terrorisme religieux, politique et culturel» (à paraître en mars).

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