La Nuit debout contre le Panama partout

La récente actualité, avec d’une part la révélation des « Panama papers » et d’autre part l’émergence du mouvement Nuit debout, à Paris et dans d’autres villes françaises, traduit la lutte entre deux formes de solidarité, deux cultures mondiales – la première déjà bien trop développée, l’autre encore naissante.

La première est la solidarité des riches et des puissants ou, plus précisément, de ceux dont la richesse est fondée sur la puissance ; la seconde exprime l’apparition de nouvelles formes de démocratie révolutionnaire qui, de plus en plus, prennent une dimension planétaire. L’une et l’autre créent pour survivre des espaces extérieurs à la structure formelle de l’Etat. Ce à quoi nous commençons à assister, avec la démonstration de force policière du 11 avril, est la façon différente qu’ont les « forces de l’ordre » de réagir à l’une et à l’autre.

Ce que les « Panama papers » révèlent avant tout est l’existence d’une classe politique mondiale qui se serre les coudes pour se protéger. Le premier ministre pakistanais Nawaz Sharif, le président du Zimbabwe Robert Mugabe, le président russe Vladimir Poutine ou le premier ministre britannique David Cameron… Tous ces personnages ont beau faire mine de s’affronter sur la scène mondiale, ils font preuve, dès lors qu’il s’agit de ce qui est vraiment important pour eux en tant qu’êtres humains (la sécurité financière de leurs enfants, par exemple), d’un remarquable degré de solidarité. Cela, bien entendu, contraste violemment avec la façon dont ils peuvent se préoccuper de la sécurité et du bien-être des enfants des autres – hormis, naturellement, les enfants de ceux qui font également partie de leur caste, à savoir les autres membres du 1 % mondial.

Un ordre juridico-bureaucratique mondial

Pourtant, pour quiconque connaît la manière dont la richesse s’accumule dans le monde actuel, il reste un point véritablement intriguant dans ces révélations : pourquoi est-il si important pour ces gens de ne pas payer d’impôts ? C’est une question moins évidente qu’il n’y paraît. Alors que la richesse de la classe dominante provient de plus en plus de la spéculation financière, il n’est pas ici question de protéger les profits du commerce et de l’industrie des griffes accaparantes de l’Etat ; presque toutes ces fortunes sont édifiées en collusion avec un pouvoir étatique. Si vos revenus sont générés grâce au contrôle des leviers du pouvoir, pourquoi aller les dissimuler au Panama ? Ne serait-il pas tout aussi facile d’extraire deux fois plus de bénéfices et d’en restituer ostensiblement la moitié en gage de loyauté ?

Face à cela, une conclusion paraît inévitable. Ce n’est pas tant la cupidité qui motive ces décisions que le goût du pouvoir. La création de ces paradis fiscaux représente l’instauration non pas d’une souveraineté en forme d’état d’exception, mais d’un état d’exception financière au sein d’un ordre juridico-bureaucratique mondial dont les bénéficiaires sont, précisément, ses architectes eux-mêmes. La création de cet ordre nouveau est probablement le développement historique le plus important de ces deux dernières générations. Jamais auparavant la planète n’avait assisté à l’émergence d’un tel phénomène : un système administratif unifié.

Qu’était après tout le mouvement altermondialiste du début des années 2000, sinon la première rébellion sociale contre ce système bureaucratique planétaire en formation ? Pour avoir participé à quelques-unes de ses mobilisations les plus célèbres – à Washington (2000), Québec (2001) ou Gênes (2001) –, je peux attester que c’est exactement ainsi que nous nous percevions. Ce qui était qualifié de « mondialisation », et présenté comme une sorte de processus naturel et inévitable généré par le « libre-échange » et Internet, était en réalité créé et entretenu par d’innombrables fonctionnaires travaillant pour des bureaucraties publiques et privées, et, plus encore, pour des bureaucraties agissant dans une indéfinissable zone grise intermédiaire : le Fonds monétaire international, l’Organisation mondiale du commerce, le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement, Goldman Sachs, Credit Suisse, Standard & Poors – autant d’institutions ayant pour seul objectif de perpétuer la richesse et le pouvoir d’une minuscule élite. Ce que nous savons à présent est à quel point les membres de cette élite étaient animés du principe que ceux qui détiennent le pouvoir d’imposer des lois au reste du monde ne doivent en aucun cas être eux-mêmes liés par ces lois.

Comment combattre un adversaire antidémocratique se tenant en dehors de tout ordre national ou politique ? Notre solution a consisté à ouvrir des espaces démocratiques eux aussi extérieurs à l’ordre juridique et politique : des espaces préfiguratifs, comme nous les appelions, qui sont devenus autant de zones d’expérimentation d’une démocratie directe dépourvue de dirigeants. Ces nouvelles formes démocratiques n’étaient pas exclusivement, ni même principalement, issues de réflexions européennes ou nord-américaines ; elles étaient à nos yeux les produits d’une nouvelle civilisation insurgée, planétaire dans ses dimensions et ses ambitions, issue d’une longue convergence d’expériences similaires menées aux quatre coins du monde, depuis les forêts du Chiapas et du Brésil jusqu’aux villages du Karnataka en Inde, des squats de Lisbonne à Quito, avec des apports substantiels venus du féminisme, de l’anarchisme ainsi que des traditions non violentes de désobéissance civile. Un répertoire de termes, de tactiques et de gestes interminablement alimenté et décliné dans une infinité de variations locales, et qui devait finir par exploser une décennie plus tard dans des espaces publics du monde entier, de la place Tahrir (Le Caire) à la place Syntagma (Athènes), en passant par le parc Zuccotti (New York).

Créer un territoire totalement extérieur au système

Pour le grand sociologue Immanuel Wallerstein, toute véritable révolution est une révolution mondiale. Dans certaines révolutions, les combats de rue se sont déroulés en un seul endroit (1789, 1917) ; dans d’autres, ils ont touché le monde entier (1848, 1968). Mais à chaque fois, l’ordre mondial lui-même s’en trouva transformé. C’est l’acception même que l’on avait jusque-là du politique qui en était bouleversée. En ce sens, la Révolution française de 1789 représente véritablement la quintessence de la révolution moderne, car ses conséquences sur ce plan furent les plus radicales. Si, vingt ans avant la prise de la Bastille, vous vous étiez aventuré à expliquer à une personne ordinaire que, par exemple, le changement social est une bonne chose, que c’est le rôle de l’Etat de gérer ce changement, ou que le gouvernement tient sa légitimité d’une entité nommée « le peuple », on vous aurait très certainement traité d’aimable rêveur, sinon de dangereux agitateur. Vingt ans après la Révolution, même le plus vieux jeu des ecclésiastiques ou le plus ringard des maîtres d’internat était bien obligé de se proclamer d’accord, même du bout des lèvres, avec de telles idées.

Qu’en est-il dans ces conditions de ce que Wallerstein appelle déjà la « révolution mondiale de 2011 » ? Nul doute qu’il faudra attendre de nombreuses années avant de pouvoir en apprécier la véritable signification historique. Mais il est fort possible que les futurs historiens considèrent qu’elle a marqué un changement profond dans la conception populaire de ce qu’est un mouvement révolutionnaire ou, simplement, démocratique. Les experts officiels comme les théoriciens marxistes ne se lassent pas de proclamer l’échec des mouvements de 2011, mais si l’on considère ce qui s’est passé en Turquie, au Brésil, en Bosnie, à Hongkong – et, à présent, en France –, ces mouvements ont modifié à jamais le langage de la démocratie populaire. Ils ont montré que les soulèvements populaires ne prennent plus la forme d’une révolution armée, ni ne tentent de modifier le système de l’intérieur ; à chaque fois, leur première initiative est de créer, dans la mesure du possible, un territoire totalement extérieur au système, en dehors de l’ordre légal de l’Etat : un espace préfiguratif dans lequel peuvent s’inventer de nouvelles formes de démocratie directe.

Le refus de s’insérer dans l’ordre politique existant ne signifie pas que ces mouvements ne visent pas à avoir des prolongements législatifs. Mais ils ne cherchent pas à y parvenir en courtisant, ni même, d’ailleurs, en dénonçant les politiciens, mais en les menaçant de la perspective d’une totale délégitimisation.

En France, de nouvelles revendications audacieuses

C’est ce qui s’est passé en France. Les organisateurs de la première manifestation contre la loi travail n’avaient prévu qu’une seule journée d’action. Mais presque aussitôt, les choses leur ont échappé. Il s’en est suivi un jaillissement massif d’imagination démocratique : bibliothèques, jardins, centres d’éducation populaire, cantines, ateliers ont fleuri un peu partout ; les milliers de participants aux assemblées générales ont commencé à reprendre avec enthousiasme puis, dans la foulée, à recréer leur propre version du nouveau langage mondial de la démocratie directe. Des centaines de milliers de personnes les ont suivis sur les médias sociaux et ont apporté leur pierre à l’édifice. Tandis que des activistes chevronnés du monde entier – dont moi-même – affluaient à Paris pour partager leur propre expérience de ce genre de mouvements. On a entendu formuler de nouvelles revendications audacieuses (annulation de la dette, revenu universel, tirage au sort…), qui étaient jusqu’ici totalement exclues du débat politique « sérieux ». Alors que le mouvement menace de s’étendre aux banlieues ouvrières et aux quartiers à forte présence immigrée, le mépris initial dans lequel la classe politique l’a d’abord tenu semble se transformer en une sorte de panique, et de plus en plus d’hommes en armes se remarquent aux abords de la nouvelle agora, comme pour empêcher la démocratie d’en outrepasser les limites.

La justification traditionnelle des espaces d’exception est qu’ils peuvent devenir des espaces de créativité : après tout, seuls ceux qui ne sont pas prisonniers de l’ordre juridique existant sont en mesure de créer de nouvelles lois. Mais il est de plus en plus difficile d’imaginer des solutions aux problèmes urgents que pose cet espace d’exception financière dans lequel évoluent désormais les élites politiques et économiques de la planète. La seule innovation dont cet espace a été capable a été de mettre au point d’ingénieux et inédits instruments financiers. Pendant ce temps, des millions d’êtres humains, qui n’ont pas accès à ce genre d’espace extraterritorial mais débordent d’idées et de solutions, mènent des existences qui se résument à peu près à s’entendre intimer en permanence de se taire et de continuer à travailler. La seule possibilité de nous extraire des impasses actuelles ne pourra provenir que des nouveaux espaces extraterritoriaux – des espaces qui, s’ils ne sont pas légaux du point de vue territorial, le sont incontestablement du point de vue politique et moral –, que la révolution mondiale de 2011 a permis d’ouvrir.

David Graeber, anthropologue, est professeur à la London School of Economics. Il est l’un des instigateurs du mouvement anticapitaliste Occupy Wall Street. Il est notamment l’auteur de « Bureaucratie » (Les Liens qui libèrent, 2015). Il participe à Nuit debout depuis le 10 avril. Traduit de l’anglais par Gilles Berton.

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