La » paix» avec l’Azerbaïdjan n’est pas menacée

En Arménie, la ligne rouge n’a pas été franchie. Mais l’Azerbaïdjan franchira-t-il la ligne de démarcation ? En Arménie, depuis le 13 avril, tout au long du mouvement #Im Kayle (ma démarche), initié par Nikol Pachinian contre le gouvernement de Serge Sarkissian et favorable à un changement de pouvoir, une question circule dans toutes les têtes : le conflit du Haut-Karabakh, province arménienne rattachée à l’Azerbaïdjan en 1921 et théâtre d’une guerre entre Arméniens et Azerbaïdjanais (1990-1994) – dont le règlement de paix est placé sous l’égide du Groupe de Minsk de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) coprésidé par la France, les Etats-Unis et la Russie – va-t-il dégénérer ?

Cette question guette l’ensemble des acteurs depuis le début de la crise à Erevan. Les autorités l’ont instrumentalisée dans le but de manipuler l’opinion publique et de maîtriser les foules sous prétexte que les tensions internes risquaient de favoriser une agression de la part de l’Azerbaïdjan susceptible de profiter des tensions actuelles en Arménie.

Dans le Caucase du Sud plus qu’ailleurs, la frontière entre la manipulation et le réel danger est mince. Car, l’adversaire armé jusqu’aux dents est juste de l’autre côté de la frontière de l’Arménie et du Haut-Karabakh (« République d’Artsakh ») et n’hésite pas à exprimer par la voix de son président Ilham Aliev sa volonté de régler le conflit par le recours à la force sans cacher ses intentions de poursuivre l’offensive jusqu’à Erevan.

La question ne traduit pas seulement une inquiétude arménienne, car une éventuelle agression peut donner lieu à une escalade militaire régionale, le Caucase étant, eu égard à sa position géostratégique, un maillon sensible pour la sécurité internationale.

Une certaine intelligence stratégique

Dans ces circonstances, la crise arménienne actuelle peut-elle déboucher sur une agression azerbaïdjanaise contre le Haut-Karabakh ? Malgré un risque de reprise du conflit, la situation est, en fait, loin de connaître un tel développement pour l’Azerbaïdjan. En dépit des tensions à Erevan, la sécurité de l’Arménie n’est pas compromise, car le système de défense n’est pas concerné par ce mouvement.

Il n’y a plus de déséquilibre militaire entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. L’équilibre a été rétabli après quatre jours de guerre en avril 2016 à l’issue de laquelle l’Azerbaïdjan n’a pas transformé en succès le potentiel de son armée. De son côté, le mouvement de contestation en Arménie n’a pas déstabilisé l’équilibre politique et n’a entrepris aucune action dans ce sens. Ce qui traduit une certaine intelligence stratégique.

Le mouvement qui a été jusqu’à maintenant couronné de succès s’est abstenu de jeter de l’huile sur les secteurs stratégiques du pays, sur la politique étrangère et sur les relations internationales, notamment auprès des capitales des trois Etats qui coprésident le Groupe de Minsk. A cette heure, le mouvement qui poursuit sa route jusqu’à la victoire finale, n’a nullement compromis la sécurité régionale et n’a pas rompu l’équilibre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan à propos du Haut-Karabakh.

Et pour cause, après avoir stoppé en avril 2016 l’attaque de l’Azerbaïdjan, les forces arméniennes ont pris un nouveau départ en rétablissant l’équilibre militaire et en respectant un nouvel agenda diplomatique, qui du point de vue d’Erevan, lui a procuré davantage de garanties de sécurité et de paix régionales qu’auparavant.

Réduire les tensions

Dans la « République d’Artsakh » (autoproclamée indépendante en 1991), son « ministère de la défense » a signalé, le 21 avril, à la communauté internationale, images vidéos à l’appui, que l’armée azerbaïdjanaise concentrait des troupes et des équipements le long de la ligne de front, prenant le risque de violer davantage l’accord de cessez-le-feu signé en 1994. Cela n’a pas pour autant dissuadé les manifestants de maintenir leur pression sur le gouvernement arménien.

Quelques heures après la démission, le 23 avril, du premier ministre Serge Sarkissian, les présidents français, américain et russe du Groupe de Minsk ont, dans une déclaration conjointe, appelé les deux pays à retirer les équipements militaires de la ligne de front et à faire en sorte de réduire les tensions.

Le lendemain, Hiqmet Hadjiev, porte-parole du ministère des affaires étrangères azerbaïdjanais, a annoncé que Bakou était prêt à continuer les négociations avec l’Arménie. Rappelons au passage que cette annonce a eu lieu au moment où Sergueï Narychkine, le chef du service de renseignement extérieur de Russie, se trouvait en Azerbaïdjan pour évoquer entre autres les questions de sécurité régionale lors de sa rencontre avec le président Aliev.

En dépit des tensions en Arménie, il est incontestable que le pouvoir et l’opposition n’ont pas franchi la ligne rouge, celle qui pourrait compromettre la sécurité de l’Arménie et du Haut-Karabakh. Reste à savoir de quoi sera fait l’avenir ? Quel pouvoir se constituera en Arménie ? Quelle sera sa conception stratégique à propos du Haut-Karabakh. Ces nombreuses questions sont aujourd’hui sans réponse. Car on ne sait pas encore à Erevan qui négociera avec l’Azerbaïdjan.

Par Hagop Badalian, editorialiste au journal d’opposition «Lragir» («Quotidien») à Erevan. Traduit de l’arménien par Irina Hovsepian

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