La paix sociale allemande traverse une mauvaise passe

Des trains qui ne circulent pas, pour la neuvième fois depuis l’automne dernier, des syndicats qui s’affrontent entre eux, des boîtes aux lettres vides, les portes des crèches municipales fermées… En Allemagne, les grèves à répétition menacent-elles le partenariat social, un des mythes fondateurs du modèle économique de ce pays?

La réponse est non, au moins dans les grandes branches qui dominent la vie économique allemande: l’industrie au sens large, l’administration publique, la banque-assurance, la plupart des grands services publics. Ici, les mécanismes rodés des négociations collectives fonctionnent à plein, mettant en jeu des partenaires sociaux à armes égales, notamment des fédérations syndicales fortes et unies comme IG Metall (métallurgie, automobile) ou Verdi (services), capables de mener des négociations conflictuelles mais utiles.

Cependant, la désyndicalisation rampante et la «fuite» de nombreux patrons des conventions collectives ont fissuré le paysage conventionnel, notamment en Allemagne de l’Est et dans certains services «bas de gamme», mal syndiqués, où les bas salaires se sont multipliés. Cela a amené le gouvernement fédéral à introduire un salaire minimum, véritable «béquille» d’une négociation sociale défaillante dans les zones mal couvertes par les conventions collectives.

Mais les conflits actuels se situent ailleurs, dans certains services qui connaissent des mutations ou crises d’adaptation. Ils ont pris un caractère particulièrement acharné parce qu’ils sortent de la routine des négociations purement sociales et renvoient à des problèmes structurels plus larges, faisant appel à l’intervention des pouvoirs publics.

Premier cas de figure, La Poste, qui est confrontée à la concurrence privée et tente de réduire ses coûts salariaux. C’est pourquoi elle a mis en place 49 centres régionaux de livraison des colis et embauché 6000 nouveaux employés. Seulement, ceux-ci sont payés 13 euros de l’heure au lieu des 17,70 pratiqués normalement à La Poste. Le syndicat Verdi a engagé une grève illimitée pour obtenir l’intégration de ces salariés dans la convention collective de La Poste. La direction se montre intransigeante, arguant qu’il s’agit, de la part de l’entreprise, d’une décision stratégique non négociable, jugée car nécessaire pour faire face aux concurrents qui pratiquent des salaires bien inférieurs.

On observe le même type de conflit chez Amazon, qui applique les salaires du secteur de la logistique tandis que le syndicat Verdi revendique ceux, plus avantageux, du commerce de détail.

Le conflit dans le préscolaire (crèches, jardins d’enfants) est encore plus difficile à résoudre. Ce secteur est en pleine expansion, suite à la demande croissante d’une prise en charge des enfants jusqu’alors défaillante. Or, les quelque 240 000 éducateurs n’ont pas de formation universitaire et sont moins bien payés que les instituteurs du premier degré. Profitant de la mise en valeur du préscolaire dans l’opinion publique, ils réclament une réévaluation de leur métier et une augmentation structurelle et durable des salaires. Or, les communes, qui gèrent les établissements préscolaires, ont du mal à supporter le double coût de l’expansion et du reclassement du corps des éducateurs. Le véritable enjeu du conflit est structurel. Il concerne l’avenir d’une profession en pleine transformation, vue désormais comme un élément clé du système éducatif: un nouveau profil et une meilleure formation sont à définir, ce qui obligera les pouvoirs publics à mieux soutenir les communes, quitte à redéfinir profondément les compétences et les charges financières respectives.

Enfin, l’enjeu du conflit des cheminots, véritable casse-tête, est de nature non pas salariale mais syndicale, sur fond de rivalité entre deux syndicats concurrents. Le syndicat catégoriel des conducteurs de train (GDL), qui tente d’élargir son champ d’action, a engagé des grèves répétées avec le seul objectif d’avoir le droit de négocier une convention collective propre pour tous les salariés de la Deutsche Bahn, convention qui serait concurrente de celle du syndicat EVG, plus fort et affilié à la confédération fédérale DGB. Ce faisant, le GDL est accusé de toutes parts de vouloir diviser et fragiliser les salariés.

Le gouvernement de la grande coalition vient de faire voter une loi dite d’unité conventionnelle qui stipule que, en cas de concurrence syndicale, seule la convention signée par le syndicat majoritaire dans l’entreprise ou la branche sera validée. Cette loi est dénoncée vigoureusement par le GDL et d’autres syndicats catégoriels, qui dénoncent une atteinte à la liberté syndicale. De surcroît, elle divise également la confédération DGB: les fédérations industrielles l’approuvent, celles des services s’y opposent. Cette querelle ravive la rivalité entre IG Metall et Verdi, qui porte sur les délimitations «territoriales» entre les fédérations: quand l’industrie se tertiarise de plus en plus, les frontières entre les secteurs deviennent plus incertaines, attisant l’appétit des fédérations des services pour «conquérir» des terrains occupés aujourd’hui par les fédérations industrielles.

L’enjeu du conflit des cheminots dépasse donc de loin les chemins de fer. Il renvoie à des questions de principe (liberté syndicale, unité du mouvement syndical), ce qui explique son caractère acharné. La loi votée ne pourra pas résoudre le problème. D’abord, il n’est pas sûr qu’elle résistera au verdict de la Cour constitutionnelle.

Ensuite et surtout, le partenariat social et le principe «une entreprise, un syndicat, une convention collective», qui ont façonné la négociation sociale allemande depuis 70 ans, ne se dictent ni par la loi ni par décret. Ils sont le résultat d’engagements volontaires des acteurs sociaux. L’avenir du partenariat social dépendra largement de ces acteurs.

Par Henrik Uterwedde, politologue à l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg.

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