La politique étrangère de l’Occident est responsable du djihadisme

Le scénario est maintenant bien connu en Europe. Une atrocité terroriste est commise. Des innocents ont été visés. Des jeunes gens sont morts. Qu’il s’agisse du Bataclan ou d’une salle de concerts de Manchester, le type de réponse est le même. Des badges proclamant « I love Paris », « I love Manchester » inondent les réseaux sociaux. Un rassemblement de solidarité est organisé. On rend hommage aux victimes. On célèbre les actes singuliers d’héroïsme. On met en avant la gentillesse témoignée envers les étrangers.

Soldats et policiers patrouillent les rues. La presse conservatrice de Murdoch et ses satellites accusent le leader du Labour, Jeremy Corbyn. Les réseaux sociaux sont saturés de haine et d’une rhétorique exterministe contre les musulmans. Trump tweete n’importe quoi. Les présentateurs de la chaîne d’information Sky se demandent si oui ou non cette atrocité servira Theresa May pour les élections et tous en conviennent. Bienvenue au Royaume-Uni.

Les niveaux de sécurité sont à présent au maximum, essentiellement pour rassurer la population. Mais cela est souvent cynique. Après tout, Tony Blair n’a-t-il pas fait dépêcher des tanks à l’aéroport d’Heathrow simplement pour montrer que la menace que faisait peser l’Irak avec ses armes de destruction massive était bien réelle ? D’ici un mois (et encore…), la plupart des gens auront tout oublié.

Réponse exemplaire

Bien sûr, ce qui s’est passé à Manchester est épouvantable, atroce, impardonnable et tout ce que l’on voudra, mais il faut quand même se demander comment et pourquoi cette attaque a eu lieu et si cela est lié de quelque façon aux élections qui doivent se tenir en Grande-Bretagne. Comme à chaque fois, le nom d’un musulman déchaînera la droite, l’extrême droite et leurs réseaux de médias aux cris habituels de : « Exterminons les barbares ».

Jusque-là, la réponse d’Andy Burnham, le maire travailliste de Manchester, a été exemplaire : soutien total aux victimes, mais pas d’hystérie. Espérons qu’aucune exécution publique n’ait lieu, comme à Londres après les attentats de juillet 2005, où le « suspect » désarmé qui a été abattu s’est avéré être un électricien brésilien qui se rendait à son travail. Rares sont ceux qui s’en souviennent aujourd’hui et Cressida Dick, la policière qui avait autorisé l’exécution, a récemment été nommée directrice de Scotland Yard.

Le kamikaze Salman Abedi est né à Manchester ; il avait 22 ans et nombre de ses victimes étaient plus jeunes que lui. Daech [acronyme arabe d’Etat islamique] a revendiqué l’attentat, mais la plupart des experts se montrent sceptiques. L’Etat islamique n’est pas au mieux au Moyen-Orient ; pour revigorer le moral de ses combattants et relancer le recrutement, il revendique la plupart des attaques en Europe.

Ce que l’on peut dire au sujet d’Abedi et des terroristes qui ont sévi en France et en Allemagne, c’est qu’ils ne se sont jamais portés vers un quelconque futur. Ils ont tout misé (y compris leur propre vie) sur le présent et sur le fait de produire le plus grand chaos et le plus grand carnage possibles. A l’inverse du terrorisme européen du XIXe et du début du XXe siècle, celui-là n’a aucun but, hormis, dans certains cas (Daech, Al-Qaida), de revenir aux premiers temps médiévaux et de recréer le califat.

La situation a empiré

Seize ans après que Bush a déclaré la « guerre contre le terrorisme », la situation a empiré. Ben Laden et les terroristes du 11-Septembre disaient combattre en réponse à l’occupation américaine des territoires arabes et à l’injustice dont était victime la Palestine. L’un des terroristes de juillet 2005 avait reconnu s’être radicalisé à la suite de la guerre en Irak.

Qu’est-ce qui a motivé Salman Abedi ? Aujourd’hui, la politique étrangère occidentale n’est jamais absente des éléments qui participent à la formation de la psychologie politique du terroriste.

Les parents d’Abedi sont des réfugiés libyens. Pendant six mois, en 2011, la Libye a été bombardée par l’OTAN sous le commandement de la France et de la Grande-Bretagne. Nous ne disposons pas de chiffres officiels sur le nombre de personnes tuées par ces bombardements. Certains décomptes officieux estiment cependant que cette intervention aurait fait plusieurs milliers de morts, et bien plus encore de sans- abri. Au final, la Libye n’est plus aujourd’hui qu’un champ de ruines, divisé en trois zones, chacune d’elle dirigée par un groupe djihadiste.

Peut-être cela n’a-t-il rien à voir avec les choix d’Abedi. Mais j’en doute. Les guerres déclenchées par l’Occident ont créé partout dans le monde des courants djihadistes. Les citoyens européens se contentent de penser aux tueries sur leur sol. Or c’est le même genre d’individus ou de groupes qui ravagent l’Irak, la Syrie, le Yémen, Bahreïn, l’Afghanistan et le Pakistan, pour ne citer qu’eux.

Là, qu’elle soit causée par des extrémistes locaux ou des drones occidentaux, la mort d’innocents suscite peu d’empathie. Les attaques terroristes continueront tant que la politique étrangère européenne et américaine restera la même. Trump s’était engagé à mettre un terme aux guerres et à l’alliance avec l’Arabie saoudite. Mais, en bombardant la Syrie et en dansant la gigue avec la famille royale saoudienne, il semble qu’il se « normalise » de plus en plus.

Obstinés à en mourir

La leçon à tirer des dix dernières années est la suivante : malgré la surveillance, malgré l’infiltration au sein de « groupes musulmans radicaux » et dans un grand nombre de mosquées et de communautés, les actes isolés de terrorisme sont extrêmement difficiles à contenir. Il doit y avoir à présent des centaines de musulmans qui travaillent pour les agences de renseignement américaines et européennes. Jusque-là, cette forte dépendance à l’égard du recrutement des jeunes musulmans n’a pas produit les résultats escomptés.

Tout le monde le sait aujourd’hui : l’infiltration britannique au sein des groupes armés irlandais a souvent conduit l’espion à provoquer et à participer à des actes terroristes pour « un bien plus grand ». Cela a fait des ravages et cela n’a servi à rien. Tout comme l’internement des suspects irlandais.

En vertu du Terrorism Act de 2000, la police est autorisée à arrêter et à détenir n’importe quel citoyen pour une durée de trois mois (aisément renouvelable par le juge d’une cour secrète) sans qu’aucune charge ait été retenue contre lui. La campagne de prévention encourage les écoliers à rapporter toute remarque « suspecte » entendue en classe ou à la maison à leur professeur, lequel en fera état à la police antiterroriste. Que cela soit contre-productif, n’importe quel chef de police d’un régime autoritaire vous le confirmera. C’est ce qu’ont fait savoir trois anciens dirigeants du Mossad dans un documentaire choc. Ils ont été ignorés et dénoncés.

Obstinés à en mourir, les leaders occidentaux maintiennent la même politique étrangère que par le passé. Au même moment où Theresa May a exprimé son dégoût pour les actes de violence commis en Grande-Bretagne, elle et son gouvernement déclaraient qu’ils étaient encore prêts à se battre dans le monde arabe ou ailleurs sous le commandement des Etats-Unis. Et ils prétendent que le Brexit leur a rendu leur souveraineté ?

Tariq Ali, essayiste et romancier britannique. Traduit de l’anglais par Pauline Colonna d’Istria.

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