La post-vérité ne saurait mentir, ou la posture d’indifférence à l’égard des faits

Tout soudain, le concept de «post-vérité», construit par le romancier Ralph Keyes en 2004, se répand comme un éclair en 2016 – un usage en progression de 2000%, selon les Oxford Dictionaries!

La définition de cette expression paraît simple! Elle suggère, dans la ligne de Ralph Keyes, que nous vivons dans un «climat discursif» saturé d’inexactitudes, de semi ou de contre-vérités, de tromperies, mensonges ou «faits alternatifs», lancés à tous vents par des politiques sans scrupule, des financiers véreux, des journalistes trop soucieux de visibilité pour être véraces!

Bernés par tant de supercheries

En réalité, la signification de cette expression présente divers aspects. La première question est de savoir ce qui se passe dans le «post» de la «post-vérité». Et là, surprise: on peut dire, sans mentir ni se tromper de beaucoup, que sur les plans éthique et cognitif, il ne se passe à peu près rien! C’est à peine si l’opinion se scandalise d’avoir été bernée par tant de supercheries.

Ainsi, l’aveu de leur tromperie par certains pro-Brexit (qui, avant le vote, prétendaient chiffrer les avantages économiques de la sortie de l’Europe) n’a suscité, à ce qu’il paraît, aucun élan exagéré d’indignation chez les citoyens qui leur avaient accordé leur confiance! Mieux encore, si je puis dire, chez les faussaires eux-mêmes, l’aveu n’a pas provoqué le plus léger rosissement de honte ni de regret sur leur visage! Le mensonge et le démenti n’ont été qu’un jeu de bascule agréable, dont ils ont su tirer avantage, plaisir et considération publique!

Indifférence à l’égard de la vérité des faits

Mais ce ne sont là que des effets de surface de la post-vérité. Car au fondement de celle-ci, fondement qui la constitue en propre, il y a ces postures intellectuelles et pratiques d’hostilité, pire encore, d’indifférence à l’égard de la vérité des faits.

D’une part, l’hostilité se remarque à la virulence dont certains groupes d’intérêts (idéologiques, politiques, économiques, etc.), ou certains partis, s’attaquent à ce que je m’autorise à nommer des «instances de vérité» (universités, chercheurs, scientifiques, journalistes intègres, etc.), s’ingéniant à leur nuire par des moyens puissants.

Maladie mortelle pour l’intelligence

D’autre part, dans l’espace cognitif, se propage une maladie mortelle pour l’intelligence. Il s’agit de l’indifférence radicale à la vérité. La question même de la vérité est péremptoirement déclarée obsolète. Nous serions désormais installés au-delà du vrai et du faux, à la manière dont nous avons été naguère éjectés, selon la formule nietzschéenne, «par-delà bien et mal».

Cette indifférenciation théorique du vrai et du faux, portée au rang d’axiome, conduit à une indifférence pratique à l’égard de la vérité en tous domaines. Nous risquons aujourd’hui de céder aux charmes des bonimenteurs et des baratineurs, si bien nommés. L’ère du vide de la vérité.

Qu’importe dès lors la diffusion d’informations non vérifiées, fausses, voire mensongères? Qu’importent les promesses intenables («je renverrai 11 millions de Mexicains…»), la production de foutaises («Hillary ira en prison»), les prétentions exorbitantes mais sans effets, les menaces grandiloquentes mais promptement dégonflées devant la plus petite résistance («je ne voulais pas vraiment dire ça; vous déformez mes propos…»)? Qu’importent les revirements loufoques et proprement honteux? Tout cela brille, se duplique à l’infini dans un jeu de miroirs qui fascine.

La post-vérité ne connaît pas le mensonge

Relevons une des conséquences logiques de cette indifférenciation du vrai et du faux: à proprement parler, la post-vérité ne connaît pas le mensonge. Mentir suppose en effet, d’une part, l’intention de tromper, et d’autre part, l’énonciation du contraire de ce que l’on croit vrai.

Ces termes n’ont évidemment plus aucun sens pour la post-vérité. En revanche, du côté de ses destinataires-victimes (lesquelles ont le malheur de fonctionner encore «lamentablement» en mode vrai/faux – mais peut-être plus pour longtemps, si leur résistance pâlit), le désarroi est complet, vertigineux.

Il en va de la post-vérité comme de l’imagination chez Pascal: puissance d’autant plus trompeuse et perverse qu’elle ne trompe pas toujours, car si sa tromperie était constante, il suffirait de considérer comme fausse chacune de ses affirmations. Mais cela n’est pas possible! Quelle issue?

Les appels à résister se multiplient

Par bonheur, aujourd’hui même, se multiplient les appels à résister au brouillage, au parasitage méthodiquement entretenu, à la «friture», sur la ligne du vrai et du faux, de la vérité et du mensonge. Ces appels ne se cantonnent pas à de vagues protestations vertueuses.

Des moyens d’action tout à fait raisonnables, réalisables, sont suggérés, comme la discipline intellectuelle du doute, du travail de la preuve et de la vérification, comme le soutien structurel, politique (à certaines conditions) apporté à ce que je me suis permis de nommer les «instances de vérité», ou comme (selon les termes de Pascal Engel) l’affirmation résolue des droits de la vérité et de la preuve.

L’obligation et le désir d’apprendre

Cependant, le plus difficile consistera sans doute à redonner confiance à la capacité de véracité et de véridicité de la raison. Ce qui pourra se faire par l’éducation, par la formation continue et par des expériences réitérées de la découverte possible du vrai.

Non pas pour retomber dans l’illusion de croire en l’infaillibilité de la raison, mais pour renouer avec la croyance raisonnable, modeste et ferme, que nous sommes en mesure de tendre asymptotiquement vers des connaissances vérifiées. Si cette confiance venait à défaillir gravement, il serait tout à fait ridicule d’inscrire au fronton de nos programmes scolaires l’obligation et le désir d’apprendre. Ridicule, plus encore, de vouloir éveiller l’esprit critique des élèves!

Pierre-Martin Lamon, enseignant de philosophie.

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *