La présidentielle consacre la scission du pays entre l’Autriche d’en haut et celle d’en bas

Peu importe le résultat définitif de l’élection présidentielle, l’Autriche a opéré un tournant historique d’une ampleur inimaginable. Pour mesurer le changement, il suffit de rappeler quelques chiffres : entre 1945 et 1983, le parti social-démocrate (SPÖ) et le parti conservateur (ÖVP) réunissaient entre 91 % et 95 % des voix. La décrue commence en 1986, l’année de l’élection controversée de Kurt Waldheim (ÖVP) et de l’entrée en scène de Jörg Haider comme nouveau patron du Parti libéral d’Autriche (FPÖ). La part des deux partis que l’on accusait d’avoir installé une « dictature bipartite » basée sur le clientélisme diminue régulièrement : de 84 % en 1986, elle descend à 75 %, 62 % et 60 %, pour finir à 50 % en 2013.

Parallèlement, l’audience du FPÖ augmente pour atteindre un premier pic à 27 % en 1999, ce qui lui permet d’entrer dans un gouvernement de coalition avec l’ÖVP. Curieusement, aux élections présidentielles, ce phénomène a tardé à se produire. En 2010, le consensus entre ÖVP et SPÖ était tel que le président sortant, Heinz Fischer (SPÖ), était seul candidat face à une candidate du FPÖ qui affichait un visage ouvertement néonazi et qui obtint 15 %. Heinz Fischer, candidat du consensus, fut élu avec 80 % des voix.

En 1986, le FPÖ avait obtenu 1,2 % ; en 2004, il avait même renoncé à présenter un candidat. Autrement dit, la présidence de l’Autriche était la chasse gardée des deux grands partis et, malgré les ambiguïtés de la Constitution, tout le monde était d’accord sur le fait que le rôle du président fédéral n’avait que peu de poids face à celui du chancelier.

Humiliation des partis de gouvernement

Le premier tour de l’élection présidentielle de 2016 a infligé à chacun des candidats des partis de gouvernement une humiliation incroyable. Le second tour a scindé l’Autriche en deux blocs qui ne correspondent plus à l’axe gauche-droite, mais qui représentent une opposition entre une Autriche d’en haut et une Autriche d’en bas. Si Alexander Van der Bellen sort vainqueur, il le doit aux électeurs des grandes villes et à un « front républicain » multicolore, qui réunit les représentants du système et du gouvernement abhorrés par une grande partie des électeurs.

Les deux grands partis avaient installé un système appelé « partenariat social et économique », un système de règlement des conflits par la concertation, que certains politologues qualifiaient de « néocorporatisme ».

Au début des années 1980, on parlait beaucoup en France de ce « modèle autrichien » et, lors d’un colloque réunissant des acteurs de ce « modèle » (syndicalistes, économistes, députés), l’historien Joseph Rovan (1918-2004) a fait cette déclaration : « La première chose qu’il faut rappeler, c’est à quel point l’Autriche a été, notamment entre 1918 et 1945, un contre-modèle, à quel point l’histoire sociale et politique de l’Autriche pendant ces vingt années a été un terrain shakespearien de violences, de frustrations, d’idéologies militantes et armées, d’affrontements, de quasi-guerre civile, de coups d’Etat et d’assassinats. En rappelant ce contre-modèle shakespearien, l’historien ne peut manquer de se poser la question : comment les Autrichiens ont-ils fait pour passer de l’état de contre-modèle, d’exemple à ne pas imiter, à celui de modèle que tout le monde cite en exemple et qui donne à la petite Autriche la satisfaction de pouvoir se présenter, avec beaucoup de modestie et un peu d’orgueil aussi, comme un pays où cela ne marche pas trop mal ? »

Pays de la paix sociale

Rovan concluait son analyse par un compliment aux dirigeants autrichiens, capables, selon lui, « de tirer les conséquences aussi sages d’un passé aussi inintelligent ». Le représentant de la CGT, présent à ce colloque, voyait cela d’un autre œil, en déclarant : « Je ne savais pas que l’Autriche était un Etat fasciste. » En revanche, un pape (Paul VI) a qualifié le pays d’« île des bienheureux ». Une chose est sûre : l’Autriche est devenue un pays de la paix sociale où la « grève » était un mot étranger, et son développement économique lui a permis, en termes de PIB par habitant, de devancer l’Allemagne et la France.

Pour ceux qui critiquaient la pétrification, ses structures parapolitiques et fort peu démocratiques, le pays risquait de s’enfoncer dans un « calme plat », où aucun mouvement réformiste n’était plus possible. Le gouvernement de coalition des dernières années en fournissait malheureusement l’illustration parfaite : sa responsabilité est entièrement engagée dans le résultat de l’élection présidentielle de 2016.

En 1986, le candidat Waldheim a, à l’insu de son plein gré, détruit le mythe d’une Autriche victime innocente du IIIe Reich. L’écrivain Thomas Bernhard (1931-1989) a formé avec lui un couple infernal pour transformer aux yeux des médias étrangers, notamment français, l’Autriche en « Naziland ». Jörg Haider a pris le relais et a provoqué en 2000 une mise au ban provisoire du gouvernement de coalition ÖVP-FPÖ. En 1986, et encore plus en 2000, le soupçon du national-socialisme et du pangermanisme planait sur l’Autriche.

Patriotisme sans faille

Qu’en est-il en 2016 ? A l’intérieur de l’Autriche, la « massue antinazie » a été utilisée contre le candidat Hofer, dont l’appartenance à la Burschenschaft [confrérie d’étudiants] Marko-Germania pouvait être exploitée en ce sens. Mais l’électorat qui a opté à 50 % pour lui n’a probablement aucune idée de l’idéologie pangermaniste et affiche un patriotisme autrichien sans faille.

Que le programme du FPÖ de 2011 distingue encore entre la patrie (Heimat) autrichienne et l’appartenance à la communauté culturelle allemande n’effleure que très peu de ses électeurs. Ce programme se réclame d’un « christianisme culturel » et prône une laïcité à la française. Il est strictement opposé à la peine de mort et qualifie les minorités autrichiennes (y compris les Roms) d’enrichissement pour le pays. Son modèle économique est l’économie de marché sociale. Son maître mot est « liberté » et, à en croire le programme, le FPÖ est retourné aux idéaux libéraux de la révolution de 1848.

Mimikry [faux semblant] ou vérité ? La réalité est que le FPÖ, longtemps écarté du pouvoir, n’a pas seulement réussi la prouesse de devenir le premier parti autrichien, mais a aussi su installer une lutte entre le « peuple » et les « élites » au cœur de la politique. Il est probablement le précurseur d’une dynamique à l’œuvre depuis longtemps en Europe et qui profite du carburant de la xénophobie.

Gerald Stieg, germaniste, professeur émérite à l’université Sorbonne-Nouvelle. Il est l’auteur de « L’Autriche : une nation chimérique ? » (Sulliver, 2013).

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