La pression sociale nous coupe de nous-même

La vie change, la vie nous change, et il faut parfois changer de vie pour pouvoir enfin se trouver. Tout plaquer, changer de métier, quitter un couple où on ne s’épanouit pas, s’installer dans un autre pays, pour vivre une vie plus en adéquation avec ce que nous sommes ou voulons être, ce n’est pas qu’un fantasme, c’est souvent une aspiration vitale. Que ce changement paraisse imposé par les aléas de la vie ou que ce soit une décision mûrement réfléchie, c’est toujours le résultat d’une maturation intérieure.

Il n’est jamais facile de changer de vie, et cela ne peut se faire sans effort et sans une remise en question fondamentale. Il est donc normal d’avoir peur : « Suis-je capable de renoncer au confort et à la sécurité de ce qui est familier, pour aller vers l’inconnu et un avenir incertain ? » Il est toujours plus aisé de rester dans une situation connue, même si elle est inconfortable. Certains franchissent le pas, d’autres restent sur le bord, comme un nageur qui hésite à s’élancer dans l’eau froide.

Ne rêvons pas, changer de pays, de job, de conjoint, si cela ne s’accompagne pas d’une profonde mutation interne, c’est courir à l’échec. Quand on interroge des personnes qui ont franchi le pas, on constate que cette décision part toujours d’un désir, ou plus exactement d’un appel intérieur pour aller vers une vie qui ait davantage de sens. Dans un monde de plus en plus normé, nous n’avons plus d’espace pour être nous-mêmes, et cela peut nous amener à aspirer à une vie plus en adéquation avec ce qui est pour nous essentiel.

Nous sommes dans un monde d’apparence et, que ce soit au travail ou dans la vie affective, il faut séduire, se montrer, « se vendre », donner de soi une image idéalisée sur les réseaux sociaux. Ce qui importe, ce n’est pas ce que l’on est, mais ce que l’on donne à voir. Dans tous les domaines, la pression qui est mise sur chacun peut nous amener à privilégier la voie rapide qui consiste à avancer davantage par la débrouille que par l’effort, davantage par la triche que par le travail. On en vient à se servir des autres et à miser plus sur la chance et l’opportunisme que sur sa compétence.

Frustration et perte de sens

Les personnes développent ainsi un « faux soi », qui les amène à vivre une existence dépourvue d’authenticité. Dans une société de performance, de réussite et de communication, notre esprit est sans cesse sollicité par ce qui se passe ailleurs, et nous ne trouvons plus d’espace pour réfléchir et avoir une vision de notre vie à long terme. A force de s’agiter, de se noyer dans le travail et les activités, nous nous coupons de nous-mêmes et nous croyons échapper à nos peurs et à notre vide intérieur sans voir que nous sommes seuls et mortels.

Le monde du travail a accentué ces travers de notre société. Il s’est durci et est de plus en plus générateur de stress et de souffrance psychique. La pression constante qui est mise sur les salariés peut les placer dans l’obligation de réussir quelles que soient les conséquences sur leur santé. Il faut faire toujours plus et toujours plus vite, au risque de renoncer à un travail de qualité. On cherche la rentabilité à travers les normes et la standardisation, on prescrit des comportements précis au détriment de l’intelligence. La réalité du travail a été traduite en chiffres pour en mesurer les résultats et les comparer aux résultats des concurrents ; mais, en gérant à partir de chiffres, on finit par ne plus voir les hommes. Face à cette évolution du travail et de son environnement se développe chez beaucoup de salariés un sentiment de frustration et de perte de sens.

Nous rencontrons de plus en plus souvent des cadres de grands groupes qui ont joué à fond le jeu de la performance. Ils se sont donnés sans compter, jusqu’au jour où ils ont déplu et ont été mis sur le côté. D’autres n’ont pas voulu lâcher et n’ont pas écouté les alertes de leur corps, qui s’épuisait à fournir toujours plus. Ils ne se sont arrêtés que lorsqu’ils ont craqué complètement. Diagnostic : burn-out.

Beaucoup de ces rescapés du travail décident ensuite de travailler autrement, et surtout à un rythme leur permettant de « vivre ». Ils choisissent une vie plus lente, avec plus d’espace pour soi et pour la relation aux autres. Ils deviennent consultants, très souvent dans le domaine du bien-être et de l’antistress. C’est ainsi que Françoise, qui avait travaillé pendant vingt-cinq ans comme DRH dans un grand groupe du secteur du luxe, a renoncé à un bon salaire pour se reconvertir dans l’humanitaire. A la suite d’un divorce et alors que ses enfants étaient devenus autonomes, elle a franchi le pas après avoir longtemps rêvé de ce changement. C’est une parole blessante de son supérieur hiérarchique vis-à-vis d’un de ses collaborateurs qui a créé le déclic. Elle s’est dit qu’elle ne pouvait plus accepter de supporter sans réagir.

« Crise de milieu de vie »

Même si cela ne se situe pas forcément à un âge médian, on qualifie souvent de « crise de milieu de vie » cette période de chamboulement de toutes nos certitudes. Disons que c’est une phase de questionnement qui nous fait prendre conscience du fait que nous nous sommes engagés dans un chemin qui n’est pas le nôtre. Dans une première partie de vie, on est tourné vers l’extérieur, on s’adapte aux injonctions de la société, de la famille, du travail. C’est l’époque où l’on construit sa carrière et où l’on élève ses enfants. On est alors entraîné à suivre un chemin qui nous a été tracé par notre milieu social, notre éducation, notre position professionnelle.

Un jour, un événement extérieur, qui peut être minime, nous amène à prendre conscience que nous ne sommes pas à notre place. Ce peut être un travail qui ne nous convient pas, comme pour Carole, qui menait une brillante carrière scientifique alors qu’elle rêvait d’écrire des romans historiques. Au décès de son père, qui la voyait comme une future Prix Nobel, elle a plaqué le labo de recherche pour une vie plus incertaine mais dont elle dit que c’était son chemin.

La nouvelle génération, plus centrée sur elle-même, a moins peur, et des changements de vie peuvent être décidés beaucoup plus tôt. Comme pour Benoît, qui, parce qu’il était bon élève, avait été amené à suivre tout naturellement un brillant cursus scientifique jusqu’à intégrer Polytechnique. Au décours d’une psychothérapie, il prend conscience que ce n’était pas sa voie, qu’il avait seulement voulu rassurer ses parents. Il décide alors de retourner vers son projet initial, le théâtre et le cinéma.

Parfois, c’est la vie qui se charge de choisir pour nous et qui nous impose un changement. A la suite d’une perte d’emploi, d’une séparation, d’un deuil, d’une maladie, ou bien d’un événement apparemment plus anodin, on commence à s’interroger : « Est-ce ainsi que j’avais rêvé ma vie ? » Ces événements douloureux se révèlent souvent une chance, une occasion d’aller au fond de soi et de se questionner : « Qu’est-ce qui est important ? Où est l’essentiel ? » On commence alors à remettre en question ses certitudes et ses habitudes. C’est le moment où, si la vie ne nous l’avait pas fait savoir brutalement, on accepte sa vulnérabilité, sa condition d’être mortel.

Accepter ses imperfections

On ne peut être réellement libre qu’en se dégageant des contraintes du monde extérieur. Pour savoir qui l’on est vraiment et ce que l’on veut faire de sa vie, il faut accepter de se poser, refuser l’agitation du monde et se regarder lucidement. Il est bon alors de se faire aider et d’entreprendre une psychothérapie. Mais les gourous du développement personnel aimeraient nous faire croire que tout est possible sans effort ; ils proposent des solutions rapides pour effacer les symptômes qui nous empêcheraient d’accéder à un bonheur légitime. Ils promettent à chacun d’être plus « performant », sans passer par de longues années d’apprentissage ou de thérapie. Or un vrai travail thérapeutique doit nous amener à nous accepter simplement comme des humains imparfaits et fragiles, à admettre que nous ne sommes pas des surhommes.

Il faut beaucoup de courage pour changer et oser dire : « Je ne joue pas ce jeu de la société ! » Se remettre en question consiste à renoncer au paraître et à la toute-puissance, ouvrir les yeux sur nos parts d’ombre, mais aussi sur celles de notre époque. Dans un monde de performance qui nous exhorte à être toujours « au top », il n’est pas évident d’accepter ses limites et de se dire que l’on n’est qu’un individu moyen comme les autres, avec ses qualités et ses défauts. Plutôt que de grands chamboulements, un changement de vie peut consister parfois en de petites décisions qui peuvent paraître insignifiantes. C’est ce patient qui, venant d’apprendre qu’il était atteint d’un cancer foudroyant, me dit : « C’est une occasion de devenir meilleur. »

Changer de vie, c’est tenter de trouver le vrai soi-même, au-delà du moi superficiel et conforme, et d’arriver à l’essence de ce que l’on est. C’est à ce prix qu’il est possible de lâcher ses défenses afin de s’accepter tel que l’on est, avec ses imperfections, et de cesser d’être une machine performante pour devenir un humain, certes fragile, mais vivant.

Marie-France Hirigoyen, née en 1949, est psychiatre, psychanalyste et victimologue. Elle est spécialisée dans l’étude des violences. Elle est notamment l’auteure d’« Abus de faiblesse et autres manipulations » (JC Lattès, 2012) et du « Harcèlement moral au travail » (PUF, 2014).

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