La procédure de désignation du président de la Banque mondiale est « opaque et anormale »

La date limite de dépôt des candidatures à la présidence de la Banque mondiale a été fixée le 14 septembre.

Cette décision conclut une procédure lancée dans la plus grande discrétion en plein mois d’août, et dont nous souhaitons dénoncer l’opacité et le caractère anormal.

Initialement créée en 1945 pour faciliter la reconstruction de l’Europe, la Banque mondiale est aujourd’hui impliquée dans la résolution de la plupart des grands défis mondiaux. Elle se consacre essentiellement depuis un quart de siècle à la lutte globale contre la pauvreté mais est aussi devenue un acteur majeur dans le combat pour la sauvegarde des biens publics mondiaux, qu’il s’agisse de biodiversité ou de la lutte contre le réchauffement climatique.

Pourtant malgré les bouleversements du monde, deux éléments sont restés invariants : son siège social est resté aux Etats-Unis comme le veulent ses statuts. Et ses douze présidents successifs ont tous été américains. Il n’y a là aucune obligation statutaire, juste un accord tacite informel passé entre Américains et Européens réservant la direction générale du Fonds Monétaire International à un Européen et la présidence de la Banque mondiale à un Américain.

Processus parfois très malheureux

Le processus ainsi purement politique de désignation du président de la Banque mondiale par finalement… le président des Etats Unis, a parfois été heureux. De l’avis unanime, Eugène Black dans les années 1960, Robert McNamara dans les années 1970 et Jim Wolfensohn au cours des années 1990 furent des présidents exceptionnels.

Mais ce processus a aussi été parfois très malheureux : Sur ce plan la nomination par GW Bush en 2005 à la tête de l’Institution de Paul Wolfowitz, l’un des architectes de la guerre d’Irak, s’est terminée en désastre par le licenciement de l’intéressé pour népotisme, ceci à la suite d’une vigoureuse campagne de presse, non sans que les deux ans passés par ce personnage à la tête de l’institution n’aient eu des conséquences très néfastes sur son fonctionnement et son efficacité.

C’est dans ce contexte qu’en 2011, les 186 gouverneurs de l’institution qui représentent les pays membres de la Banque mondiale prirent une résolution demandant qu’un processus « ouvert, transparent et fondé sur le mérite », permette au Conseil d’administration de choisir une personnalité dont il faut rappeler que le pouvoir est considérable, qui assiste au G20 et qui traite d’égal à égal avec nombre de chefs d’Etat.

Cette situation permit l’émergence de plusieurs candidatures pour ce poste en 2012 : Celle du docteur Kim, président du Dartmouth College, celle de Mme Ngozi Okonjo Iweala ancienne ministre des finances du Nigeria et ancienne directrice générale de la Banque mondiale, parvenue à ce poste prestigieux de numéro 2 de l’institution par son seul mérite après avoir gravi tous les échelons internes, et enfin celle d’un ancien ministre brésilien qui se retira au profit de Mme Okonjo Iweala.

Surprise

Bien que la candidature de cette dernière ait alors bénéficié du soutien unanime du groupe dit du G 11 regroupant les principaux pays émergents, faisant valoir une expérience et un parcours exceptionnels, de fortes pressions américaines permirent d’imposer le candidat américain ce qui provoqua alors de vives protestations. La réponse américaine fut alors, « très bien, la prochaine fois le processus sera parfaitement transparent ».

Or quelle ne fut pas la surprise du personnel de la Banque mondiale et d’autres observateurs attentifs, d’apprendre que profitant de la torpeur du mois d’août et de l’absence de nombre d’administrateurs, le trésor américain engageait le processus de renouvellement du Dr Kim dix mois avant l’échéance du mandat de ce dernier, et que le jour même de l’ouverture des candidatures, à minuit (!), le trésor américain faisait part de son choix de renouveler le Dr Kim, ce qui ne pouvait que dissuader les autres candidats.

Ceci provoqua de la part de l’association des 15 000 employés de la Banque, pourtant bien connue pour sa prudence et sa réserve, une lettre ouverte d’une exceptionnelle vigueur, exigeant un processus ouvert de sélection du président permettant d’identifier et de comparer les meilleurs candidats possibles. « A la Banque mondiale nous prêchons pour les principes de bonne gouvernance, de transparence et de diversité, de compétition internationale et de sélection sur le mérite… Mais en fait nous avons accepté pendant des décennies des deals d’arrière-cour ».

Une question de principe

S’appuyant sur les résultats d’une enquête interne montrant un grand désarroi du personnel de la Banque vis-à-vis de son management, cette lettre demande le lancement d’une procédure de sélection transparente de la Banque. Cette demande du personnel a désormais bien peu de chances d’être entendue avant la date limite de dépôt des candidatures.

La France, en fait Bercy (!) vient en effet de confirmer le choix américain. Avons-nous trop peur qu’une remise en cause du vieux deal écarte à l’avenir nos candidats de la direction générale du FMI ? Par ailleurs, les Européens pourtant très à cheval et souvent donneurs de leçons dans d’autres parties du monde, sur les questions de transparence sont étrangement silencieux sur le sujet.

Pourtant il est encore temps pour les actionnaires de la Banque de reporter la date limite pour le dépôt de candidatures jusqu’à la fin de l’année pour permettre l’émergence de candidatures crédibles et la création d’un Comité de Sélection sérieux et impartial.Le choix de ce comité peut se porter sur le renouvellement du président en exercice comme sur une personnalité extérieure. La question n’est pas là. Il s’agit avant tout d’une question de principe et d’en finir avec des pratiques surannées.

Par François Bourguigon (chaire émérite, Paris School of Economics), Olivier Lafourcade (président de Investisseurs et partenaires), Serge Michailof (chercheur associé à l’IRIS, administrateur du GRET) et Jean-Louis Sarbib (directeur général de Development Gateway)

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