La production textile dans les pays du Sud est l’un des scandales de notre époque

La chronique signée Heshika Deegahawathura parue dans le cahier « Eco & entreprise » du Monde daté du 12 juillet (« Industrie de l’habillement : Des mesures audacieuses sont nécessaires dans les pays du Sud ») appelle certes des remarques techniques, mais exprime surtout une position pour le moins controversée voire profondément choquante sur le développement de l’économie des pays du Sud.

M. Deegahawathura suit un courant très à la mode aujourd’hui quand il prédit, pour le textile, une révolution rapide et radicale grâce à la combinaison de l’intelligence artificielle (IA), des données massives, des réseaux sociaux et des plates-formes des géants du commerce électronique.

L’analyse, comme l’observation des difficultés pratiques, montre que cette révolution ne se déroulera sans doute ni aussi rapidement que certains le pensent ni même comme elle a été annoncée. L’IA n’atteindra pas une vraie capacité de réflexion avant pas mal d’années, la collecte des données ou l’action des GAFA [Google, Apple, Facebook, Amazon] vont se heurter à des résistances croissantes.

Au demeurant, ces fameuses révolutions concerneront avant tout la couche aisée des populations des différents pays et je ne vois pas que l’Africain ou l’Indien moyen, qui pourtant doit se vêtir, en « bénéficiera » rapidement. Une autre illusion se retrouve aussi dans les solutions proposées : non, toute la population ne va pas travailler dans les techniques de pointe et la production ou la maintenance de robots…

Coton transgénique et cancer

Plus grave est l’analyse économique qui sous-tend le raisonnement principal : la perte d’emploi pour les pays du Sud qui ne pourront plus profiter de l’avantage représenté par une main-d’œuvre peu qualifiée aux salaires très bas. Il faudrait plutôt dire que c’est une chance, si c’était vrai, car la production textile dans ces pays est l’un des scandales de l’époque, et cela commence à se savoir.

Heshika Deegahawathura devrait rencontrer les médecins du Pendjab qui voient des enfants mourir de cancer parce qu’ils cultivent le coton transgénique dont sont souvent faits nos tee-shirts et épandent les pesticides sans aucune protection. Les traitements dernier cri ne sont pas pour eux.

Il pourrait aussi s’informer sur l’effondrement de l’immeuble de sous-traitants au Bangladesh qui fit des centaines de morts en 2013. Les groupes européens du textile se marchaient les uns sur les autres pour dire qu’ils n’étaient pas impliqués, mais on trouvait leurs étiquettes. Même les ateliers du Maghreb ne sont pas vraiment une manière autonome de développer l’économie d’un pays.

L’échange inégal, très inégal, n’est sans doute pas la meilleure voie que devrait emprunter le dialogue Nord-Sud.

Norbert Paquel est ancien chargé de mission auprès du rapporteur général du Centre d’étude des revenus et des coûts, ancien directeur des études et des relations internationales de l’Agence de l’Informatique, ancien délégué général d’Echange de données dans l’espace sanitaire et social (EDESS, ex-Edisanté).

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