La question des inégalités, la grande oubliée

 Photo: Justin Lane Agence France-Presse «Le phénomène des inégalités n’est pas nouveau dans l’histoire récente des États-Unis», rappelle l'auteur.
Photo: Justin Lane Agence France-Presse «Le phénomène des inégalités n’est pas nouveau dans l’histoire récente des États-Unis», rappelle l’auteur.

Le moins que l’on puisse dire est que la question des inégalités sociales aura été la grande oubliée de la campagne présidentielle aux États-Unis en 2020. Et même si celles-ci ne cessent de s’aggraver pour atteindre aujourd’hui des niveaux inquiétants non observés au pays depuis la Seconde Guerre mondiale, cette question n’aura eu aucune tribune ni un quelconque intérêt durant toute cette course.

Pourtant, les inégalités représentent un défi de taille aux États-Unis, et ce, pour trois raisons fondamentales. Premièrement, il y a leur ampleur considérable qui s’inscrit dans une tendance lourde, dont l’élan semble irrésistible depuis le début des années 1980. Deuxièmement, face à cette évolution, les gouvernements qui se sont succédé ont semblé impuissants à renverser cette tendance et n’ont rien pu offrir comme solutions tangibles aux populations touchées par ce phénomène, notamment la classe moyenne. Enfin, cette fracture sur le plan de la richesse devient un handicap majeur parce qu’elle anime un sentiment de désarroi et de résignation incompatible avec l’idéal de cohésion sociale.

Il faut rappeler que le phénomène des inégalités n’est pas nouveau dans l’histoire récente des États-Unis. Il trouve son ancrage dans la révolution néolibérale de Ronald Reagan en 1980 (et de Margaret Thatcher en 1979 au Royaume-Uni) avec un nouveau paradigme dominant qui s’impose très rapidement à la Maison-Blanche : recul du rôle de l’État, déréglementation et, surtout, baisse des impôts. Il n’est donc pas étonnant qu’encore aujourd’hui, au chapitre de la fiscalité, les baisses d’impôt les plus importantes consenties aux mieux nantis (notamment sur les bénéfices) sont encore celles établies pendant cette période.

Le résultat de ce changement de paradigme est implacable sur le plan de la répartition de la richesse au pays et de son corollaire, les inégalités. Ainsi, la part des revenus détenue par le 1 % de la population le plus riche qui avoisinait les 11 % en 1980 culmine aujourd’hui à près de 21 %. Pire encore, ce portrait s’assombrit davantage lorsqu’on s’attarde à la part du patrimoine personnel net détenue par le 1 % le plus riche : elle totalise aujourd’hui 40 % du patrimoine total du pays contre près de 20 % il y a quarante ans. Inversement, pendant la même période, les 40 % du milieu de la population américaine ont vu leur part s’effriter, passant de 39 % à 27 % (Données de WID, 2019).

Il est vrai que les inégalités ont crû un peu partout dans le monde, notamment dans les pays de l’OCDE et les pays émergents. Toutefois, quand on prend le groupe restreint des pays du G7, les États-Unis font clairement bande à part en affichant le pire score dans le classement du coefficient de GINI (mesure traditionnelle des inégalités dans une société), loin de la moyenne de ce groupe.

Immobilisme et résignation

Cependant, il serait malhonnête de mettre tout sur le dos des années 1980. En fait, aucun gouvernement, depuis, n’a fait mieux en matière de rétablissement d’une plus grande répartition de la richesse ou d’une plus grande équité fiscale entre les ménages les plus fortunés et le reste de la population. Républicains et démocrates ont laissé le « party » se poursuivre et ont proposé presque les mêmes politiques à quelques différences « cosmétiques » près : c’est comme si la question des inégalités n’avait plus de couleur politique au pays. Même sous le gouvernement Obama, qui insufflait beaucoup d’espoir, le bilan est somme toute très partagé, si on fait exception de l’Obamacare (qui concernait plus l’accessibilité aux soins de santé).

Cet immobilisme et cette impuissance des élites politiques à redresser la situation expliquent pourquoi une bonne partie de la population américaine, notamment la classe moyenne, est de plus en plus résignée devant les solutions proposées par ces élites, surtout depuis la grave crise financière de 2008. En effet, la classe moyenne a longtemps symbolisé « ce vouloir vivre ensemble » américain, qui reposait en grande partie sur cet espoir, voire cette foi, que tout un chacun a des possibilités d’améliorer son sort et de rêver à un avenir meilleur.

Paul Krugman, Prix Nobel d’économie en 2008, résumait très bien cet esprit, avec nostalgie, dans son livre L’Amérique que nous voulons (version française de The Conscience of a Liberal). En ciblant sa propre expérience familiale, il disait : « L’Amérique d’après-guerre était d’abord une société de classe moyenne. La grande ascension des salaires inaugurée par la Seconde Guerre mondiale avait fait passer des dizaines de millions d’Américains, dont mes parents, des taudis urbains ou de la pauvreté rurale à une vie de propriétaire et de confort sans précédent. Les riches, eux, ont régressé : il y en avait fort peu et, par rapport à cette classe moyenne prospère, ils n’étaient pas si riches que cela. Quant aux pauvres, s’ils étaient plus nombreux que les riches, ils constituaient malgré tout une minorité assez réduite. Il y avait donc un sentiment très fort de communauté, d’égalité économique : la plupart des Américains vivaient dans des conditions matérielles assez homogènes et tout à fait décentes. »

C’est cet esprit qui devrait animer la classe politique américaine dirigeante dans les prochaines années. Car c’est la seule et unique voie par laquelle l’Amérique pourra rêver à nouveau !

Khalid Adnane, économiste à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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