La radicalisation des Balkans, une menace pour la sécurité européenne

Les Balkans sont sortis des écrans radars depuis l’implosion de l’ex-Yougoslavie et la fin de la guerre de Bosnie. L’Union européenne (UE) prêche désormais les bienfaits du développement économique et social de la région, reléguant au second plan la préservation de l’Etat de droit et de la démocratie. Quant à la sécurité, la Russie, la Corée du Nord et la Syrie priment. La recrudescence du radicalisme observée depuis quelques années dans les Balkans recèle pourtant son lot de menaces potentielles et réelles.

Entre 1992 et 1995, la guerre de Bosnie a provoqué l’arrivée de contingents de combattants islamistes étrangers venus d’Europe occidentale et du Moyen-Orient. Implantés sous divers groupuscules, ils ont depuis contribué à la diffusion d’un islam d’un genre nouveau, parfois associé au salafisme, tranchant avec l’islam tolérant propre aux Balkans.

En Albanie et au Kosovo à majorité musulmane, ainsi qu’en Bosnie et dans le Sandjak au sud de la Serbie, l’extrémisme germe dans des mosquées dont le contrôle échappe aux autorités religieuses locales, notamment dans les zones rurales où elles ne disposent que d’un contrôle de façade des candidats au djihad.

Inévitablement, la torpeur économique des Balkans alimente le phénomène : paralysée par un système institutionnel byzantin et sclérosé, la Bosnie demeure réticente aux réformes. Sous perfusion de l’UE et du FMI, le Kosovo n’a pas encore trouvé de gouvernement capable de faire reculer un chômage de 28,7 % et de faire sortir un quasi tiers de la population du seuil de pauvreté. Les voisins progressent sans décoller.

800 combattants vers la Syrie

On estime à plus de 800 le nombre de combattants partis des Balkans pour rejoindre l’Etat islamique depuis le début de la guerre civile syrienne. Les combattants balkaniques de Daech [acronyme arabe pour l’Etat islamique] font régulièrement parler d’eux, à l’image du défunt Lavdrim Muhaxheri, icône kosovare de la propagande de l’Etat islamique.

Le retour de centaines de ces djihadistes, transcendant les clivages ethniques par leur expérience commune des champs de bataille syriens, effraie et embarrasse. Daech a d’ores et déjà déclaré l’Albanie comme une cible potentielle, tout en appelant à décapiter les « infidèles » de Serbie et de Croatie. En novembre 2016, la police albanaise a déjoué de justesse un attentat majeur à la veille d’un match Albanie-Israël à Shkodra.

L’Europe ne saurait minimiser les dangers de la recrudescence des velléités extrémistes. Des pans entiers de la région demeurent marqués par l’insécurité, la corruption larvée, une gouvernance déficiente et la fragilité des institutions démocratiques. La route des Balkans permet non seulement les déplacements illégaux de personnes mais constitue également un hub apprécié des trafiquants – de drogue produite en Afghanistan, d’êtres humains, d’armes héritées des conflits passés. La criminalité organisée profite ainsi de la porosité des frontières, aux portes mêmes de l’espace Schengen.

Un récent rapport d’Europol s’est alarmé du potentiel de la région pour enrôler, entraîner et faire voyager des extrémistes. Les soupçons sur l’existence de camps d’entraînement djihadistes ont porté jusqu’en Slovénie, paisible membre de l’UE où le conflit ethnique est une donnée négligeable.

Or, les Balkans ont toujours été en marge des crises que l’Europe a subies depuis cinq ans, de la dette grecque à l’annexion de la Crimée en passant par la crise des migrants. Variable d’ajustement des grandes puissances au siècle dernier, la région demeure ignorée du grand public.

L’Union européenne tente certes de rapprocher les Balkans de son giron, sans sembler en percevoir les enjeux sécuritaires. Le mot « conditionnalité » est devenu un leitmotiv incitant les pays de l’ex-Yougoslavie à se rapprocher des standards européens par un jeu de promesses et de récompenses : un soft power à l’européenne qui marginalise les questions de sécurité, indifférent aux situations locales et manquant de crédibilité à long terme.

Des efforts de la communauté internationale

Des premiers signes encourageants de prise de conscience ont néanmoins fait leur apparition. Du ministre autrichien des affaires étrangères, Sebastian Kurz, à la ministre française, Nathalie Loiseau, en passant par l’ancien chef d’état-major de l’armée tchèque, Jiri Sedivy, les appels du pied se multiplient pour ramener la région dans le viseur des décideurs.

Les tentatives internationales de coller à la réalité du terrain se poursuivent. Le 8 septembre se réuniront les ministres de l’intérieur des pays engagés dans le processus de Brdo [qui vise à encourager le rapprochement des pays des Balkans et de l’Union européenne] soutenus par le Centre pour le contrôle démocratique des forces armées (DCAF) [une fondation internationale], deux initiatives consacrées à la sécurité dans les Balkans. Ils y lanceront la Gouvernance intégrative de la sécurité intérieure (GISI) : pour la première fois, une méthodologie nouvelle unifiera acteurs locaux, donateurs et communauté internationale autour de trois piliers : la lutte anti-terroriste, la répression du crime organisé et le renforcement de la sécurité aux frontières.

Ces efforts, adoubés par l’UE, sont salutaires, bien qu’il soit tentant de les considérer comme négligeables. De telles initiatives peuvent-elles réellement compléter utilement les mécanismes déjà bien enracinés de l’Union ? Auront-elles un impact reconnu au-delà de leur épicentre ? La coordination, mot dévoyé s’il en est, va-t-elle véritablement naître au milieu du patchwork désordonné d’initiatives que constitue l’aide internationale aux Balkans ?

Si une nouvelle déflagration balkanique n’est aujourd’hui qu’une vue de l’esprit, la région n’en demeure pas moins un point névralgique aux bases fragiles. Les gouvernements locaux ont déjà largement pris la mesure des risques d’un relâchement sécuritaire : plusieurs semblent prêts à se préserver des positions de facilité et à prendre de la hauteur pour contrer extrémisme violent et éléments radicaux. Reste à l’UE et notamment à la France de décider comment s’investir.

Charles Nonne est journaliste. Spécialisé dans la question des Balkans, il vit en Slovénie.

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