La rébellion touareg du Mali au-delà des clichés

Avec la crise au nord du Mali, beaucoup de lecteurs ont appris que l’Azawad est le berceau des Touareg, un peuple dénigré par les gouvernements maliens depuis l’indépendance du pays en 1960. Cependant, rares sont les médias qui approfondissent la démographie du territoire de l’Azawad revendiqué par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA).

Il est donc nécessaire de rappeler la diversité culturelle de la boucle du Niger, les acquis de la IIIe République du Mali et de souligner les conséquences néfastes de cette crise sur les relations communautaires entre les autochtones arabo-berbères et subsahariens.

Les peuples de la boucle du Niger

Le nord du Mali est une mosaïque de peuples arabo-berbères et subsahariens où se mêlent Songhaï, Bella, Touareg, Peuls, Haoussa, […] Arabes, Maures et Bambara. Cependant, mises à part les zones de Kidal et de Ménaka, les Touareg sont minoritaires dans le carrefour de la boucle du Niger. Pourquoi donc le MNLA revendique-t-il les villes de Tombouctou et de Gao ainsi que la zone au sud du fleuve Niger jusqu’à Douentza comme parties intégrantes de l’Azawad? Est-ce qu’il y a eu une récente colonisation du nord du Mali par des peuples non autochtones qui menaceraient l’identité touareg de cette région?

A l’exception des conquêtes marocaines sous les dynasties des Almoravides et des Saadiens, la boucle du Niger fut principalement dominée par des peuples subsahariens jusqu’à la colonisation française. Cette domination se traduisit par la formation des grands empires du Ghana (IXe-XIIIe siècles), du Mali (XIIIe-XVIe), et du Songhaï (XVe-XVIe), et plus récemment, par l’Empire peul du Macina (1818-1862). Cette population majoritaire de peuples subsahariens a côtoyé les Touareg provenant du massif montagneux de l’Adrar des Ifoghas. Tout comme les Touareg, ces peuples sont des autochtones du nord du Mali. Est-ce que leur opinion a été considérée par le MNLA? En tout cas, le choix du mot «Azawad» n’est pas innocent: il s’agit d’un mot d’origine tamasheq (la langue des Touareg) qui signifie littéralement «la terre de transhumance» en référence à leur tradition nomadique. Certains interpréteront les revendications territoriales du MNLA comme une résurgence du projet colonial français de l’Organisation commune des régions sahariennes (entre 1957 et 1963) car une terre de transhumance se caractérise plutôt par un mouvement circulaire dans un espace souple. Même si le MNLA se proclame protecteur des peuples de la région, Azawad signifie avant tout un espace dans lequel se lit uniquement l’identité touareg.

La décentralisation de l’Etat malien

Le nord du Mali ainsi que la majeure partie de l’arrière-pays souffrent d’une lacune en matière d’infrastructures, en comparaison avec les grands axes du sud du pays. Ce déséquilibre est dû au poids démographique du Sud, à l’importance économique de sa culture cotonnière d’exportation et à une politique post-coloniale de désenclavement du Mali par le sud avec le goudronnage des axes routiers liant Bamako aux grands ports ouest-africains.

Le délaissement économique du nord du Mali est ressenti par tous les peuples qui y habitent. Face à l’hypercentralisme de l’Etat malien, à la grogne des populations septentrionales et aux revendications touareg, le gouvernement malien a mis en œuvre une ambitieuse réforme de décentralisation dans les années 1990. Trois niveaux de collectivités territoriales ont été créés (Communes, Cercles, Régions). De nombreux services de l’Etat se sont installés dans les villes régionales et ont contribué au développement local du pays. Dès lors, de nombreuses ONG et agences gouvernementales (dont la coopération suisse) négocient une importante partie de leur aide directement avec ces collectivités décentralisées sans passer par Bamako. Avec les Régions de Tombouctou, de Gao et de Kidal, le nord du Mali a été favorisé, eu égard à sa faible démographie. En 2012, cette décentralisation se vit à travers le troisième mandat de ses représentants démocratiquement élus. Malgré sa jeunesse, son implantation auprès des populations locales s’accroît. Une nouvelle réforme de cette décentralisation réfléchit sur la mise en place de la Région de Ménaka. Suite au Pacte national de 1992, de nombreux anciens rebelles touareg ont pu intégrer l’armée, la police et la gendarmerie et de nombreux Touareg ont depuis occupé des postes importants au sein de l’Etat malien. Malgré un résultat mitigé, la IIIe République du Mali a travaillé pour le développement du nord du Mali et l’intégration des Touareg en son sein depuis 1991.

Une paix durable est-elle possible?

Si le MNLA revendique la mosaïque culturelle de la boucle du Niger comme partie intégrante de l’Azawad, c’est surtout pour des raisons économiques. La viabilité des zones maliennes à dominance touareg serait vouée à l’échec sans son intégration à cet important carrefour économique. Aussi convient-il de respecter le principe d’autodétermination du peuple touareg avancé par le MNLA, en veillant toutefois à ce qu’il n’empiète pas sur les droits des autochtones subsahariens qui se considèrent maliens. De plus, toute revendication politique suivant ce principe n’aura qu’une faible légitimité si elle est imposée par la force. Le problème qui se pose au MNLA est que la souveraineté économiquement touareg n’a que peu de chances d’aboutir par le biais de l’indépendance des zones maliennes à dominance touareg. De plus, la réaction à long terme des Touareg de l’Algérie et du Niger face à cette revendication est crainte dans ces pays même. Par contre une autonomie locale renforcée des Touareg à travers une décentralisation plus efficace pourrait être plus crédible sur la scène locale et davantage acceptée par la Cedeao et la communauté internationale.

Le nord du Mali est une région enclavée qui ne peut se développer durablement sans une harmonisation des relations communautaires entre les autochtones arabo-berbères et subsahariens. Au-delà de la menace «islamiste» discutée dans de nombreux médias à travers le monde, cette zone ne peut se pacifier durablement sans une prise en compte du cycle de vengeance engendré par les différentes rébellions touareg (années 1960, 1990, 2000 et 2012). Malheureusement, les débordements (pillages, viols, abus d’autorité) subis par la population locale durant ces conflits n’ont fait qu’enflammer l’identité raciale et son amalgame entre ces peuples arabo-berbères et subsahariens. Lors de la rébellion touareg de 1990-1991, de nombreux Arabes et Touareg pacifistes ont été pris pour cible par des populations noires subsahariennes alors qu’elles avaient été elles-mêmes victimes des rebelles touareg.

Ces amalgames continuent à l’heure actuelle et ont tendance à prendre de l’ampleur depuis la conquête du nord du Mali par la rébellion dite touareg. Même si l’Etat malien a souffert de problèmes de gestion et de gouvernance qui ont miné son efficacité réelle auprès des populations locales, il faut souligner que les mariages entre les autochtones noirs subsahariens et touareg demeurent limités et qu’une partie de l’élite touareg n’a jamais accepté d’être citoyenne d’un pays à majorité noire.

Le cycle conflictuel affectant le nord du Mali ne puise pas ses sources dans des enjeux «islamistes» contemporains. Il ne s’arrêtera pas sans une prise en compte de ses ramifications raciales auprès des populations locales qui sont malheureusement toujours les premières victimes des intrigues politiques mais aussi les principaux garants de toute paix durable. Cette rébellion ne signifie pas que les relations communautaires aient empiré au nord du Mali. L’OTAN a sous-estimé (voire complètement négligé) les conséquences de son intervention en Libye sur une région ouest-africaine où le régime de Mouammar Kadhafi avait accueilli, employé, financé et soutenu militairement de nombreux groupuscules obscurs.

Par André Chappatte, anthropologue

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