La Réforme, une chance pour l’histoire de l’Europe

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En mars 1617, la Faculté de théologie de l’Université de Wittenberg a mijoté un superbe coup médiatique: fixer un jubilé Luther au 31 octobre pour célébrer le centième anniversaire de l’affichage des thèses sur les indulgences, avec des cultes, des allocutions et des processions de pasteurs. De fil en aiguille, c’est non seulement Wittenberg qui célébra la Réforme, mais la Saxe entière et toutes les terres et les villes luthériennes de l’Empire et de Scandinavie. En pleine période d’affirmation confessionnelle (la Guerre de Trente Ans allait éclater l’année suivante), ce centenaire tombait à point nommé.

Par la suite, on allait continuer à célébrer Luther et la Réforme aux années 17 de chaque siècle. Avec parfois quelques complications, comme en 1917, quand les protestants français rappellent l’héritage de la Réforme en évitant de mentionner le nom du docteur «boche» Martin Luther…

Luther n’a probablement rien affiché

Pourquoi 1517? Parce que Luther aurait cette année-là affiché des thèses pour dénoncer le purgatoire et pour condamner radicalement la pratique des indulgences. C’est là du moins l’image d’Epinal. En réalité, Luther n’a probablement rien affiché, mais il a envoyé ses thèses à l’archevêque de Mayence, puis les a aussitôt fait imprimer. Il n’a pas aboli le purgatoire, et attendra pour le faire une douzaine d’années (ce purgatoire n’étant d’ailleurs, comme il l’écrira à Erasme, qu’une «faribole»).

Enfin, si Luther a relativisé les indulgences, «qui sont très peu de chose» au regard de l’Evangile, il ne les a pas encore totalement bannies en 1517. On aurait donc tout aussi bien pu choisir pour la Réforme une autre date de naissance officielle, par exemple le 10 décembre 1520, quand Luther brûle la bulle du pape qui l’excommuniait, franchissant par cet acte symbolique la borne de laquelle nul voyageur ne pouvait plus espérer revenir à l’Eglise de Rome.

«Si tu ne peux pas décider toi-même et juger, tu es perdu»

L’importance de l’événement «Réforme», qui justifie qu’on en parle encore aujourd’hui, est donc à chercher ailleurs que dans les thèses sur les indulgences. Et d’abord dans ce discours que Luther prononce à Worms en avril 1521 devant l’empereur, la diète et les théologiens dépêchés par le pape, discours qui mérite d’être inscrit au patrimoine de notre modernité: «Je suis vaincu par les Ecritures. Ma conscience étant captive des paroles de Dieu, je ne puis ni ne veux rétracter quoi que ce soit, car agir contre sa conscience n’est ni sûr ni honnête.»

Luther invoque sa conscience pour dire non à l’empereur et au pape. Dans un sermon qu’il prononcera l’année suivante, il sera encore plus clair: «C’est à moi qu’il incombe de savoir où j’en suis […]. Si tu ne peux pas décider toi-même et juger, tu es perdu. Car tu ne dois pas fonder ton jugement sur le pape ou sur les autres: tu dois être capable de dire de ton propre chef:”ceci est juste, ceci est faux”.»

Liberté confiante de l’individu

Liberté souveraine et responsabilité de l’individu face à toutes les institutions humaines, fussent-elles ecclésiastiques: ce n’est dans le fond pas un autre propos que tiendront deux siècles plus tard, il est vrai dans un autre contexte, les philosophes des Lumières.

Mais aussi liberté confiante de l’individu qui découvre d’un coup que Dieu est bien plus proche de lui qu’il ne pouvait l’imaginer. Luther va en effet jusqu’à faire parler Dieu non en latin mais dans la langue du peuple: si la mère de Jésus avait été une jeune fille de Saxe, l’ange ne l’aurait pas abordée avec des mots comme ave Maria, gratia plena, Dominus tecum («ave Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi»), mais il aurait plutôt employé une formule comme Gott grüße dich, du liebe Maria! («Dieu te salue, ma chère Marie!»).

Conséquence: l’individu doit être formé et instruit

Tout cela entraîne au moins deux conséquences, sans lesquelles la modernité de l’Occident ne serait pas aujourd’hui ce qu’elle est. Tout d’abord, l’individu doit être formé et instruit. La Bible latine de Gutenberg de 1454 avait été imprimée en 180 exemplaires; celle de Luther, en allemand bien sûr, sera rapidement diffusée par dizaines de milliers d’exemplaires.

Le changement d’échelle est spectaculaire: il indique qu’on trouve au XVIe siècle des cohortes de lectrices et de lecteurs qui peuvent directement prétendre comprendre quelque chose de la Bible. D’où l’importance aussi des catéchismes et des prédications pour enseigner le peuple, d’où la croissance du taux d’alphabétisation, croissance dont bénéficient également, par ricochet, les régions catholiques, car la «Contre-Réforme» misera aussi sur les catéchismes et sur la formation des fidèles.

La voie était ouverte vers la résistance au pouvoir

Mais il y a plus. Le lecteur de la Bible se voit encouragé à faire preuve d’esprit critique face au pouvoir. Comme l’écrit Luther en 1523, chacun a le droit de dire à son prince: «Cher seigneur, je suis tenu de vous obéir pour ce qui est du corps […]. Mais si vous m’ordonnez de croire de telle ou telle manière, je n’obéirai pas. Car alors, vous êtes un tyran, et vous allez trop loin en commandant là où vous n’avez pas le droit de le faire.»

Cela n’a peut-être l’air de rien, mais la voie était ouverte vers la résistance au pouvoir. Calvin suivra Luther à cet égard, puis Théodore de Bèze, lequel aura ces mots fameux: «Les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples.»

Rôle fondateur dans le mûrissement de l’idéal démocratique

Ni Luther, ni Calvin ni Bèze n’étaient des démocrates au sens où nous l’entendons. Mais ils indiquaient une direction, qui permettra plus tard à un philosophe comme John Locke d’investir le peuple d’une fonction de juge face au prince, puis à Rousseau d’écrire le Contrat social, puis à Thomas Jefferson de proclamer, lors de l’indépendance des colonies américaines (1776), que toutes les fois qu’un gouvernement n’assume plus la fonction qu’il doit, «le peuple a le droit de le changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement».

La Réforme n’a sans doute pas institué l’idéal démocratique, mais elle a bel et bien joué un rôle fondateur dans son lent mûrissement. Qu’en 2016 cet idéal soit chahuté ici et là sur la planète ne change rien à l’affaire.

Tolérance et respect de la conscience d’autrui

Au siècle dernier, un grand historien allemand, Joseph Lortz, voyait dans la Réforme le plus grand malheur qu’ait connu l’histoire de l’Eglise. Cet historien avait tort. Certes, personne n’a oublié le schisme, les massacres, les guerres de religion, mais avec le recul, on a le droit d’envisager tout au contraire la Réforme comme une bénédiction pour l’histoire de l’Europe.

En établissant durablement un modèle alternatif de chrétienté, elle a en effet fini par assurer une pluralité de fait. Et c’est de cette pluralité qu’est née, après plusieurs détours, l’exigence de tolérance, puis l’idéal du respect de la conscience d’autrui (dont la Suisse, confessionnellement mixte dès les années 1520, n’est après tout pas le plus mauvais exemple).

Or, sans cette exigence et sans cet idéal, il est tout bonnement impossible de gérer la coexistence des religions et de parler de laïcité. Rien qu’à ce titre, il vaut plus que jamais la peine, un demi-millénaire plus tard, de célébrer la Réforme ou, à tout le moins, de la commémorer.

Michel Grandjean est professeur d’histoire du christianisme à la Faculté de théologie de l’Université de Genève.

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