La responsabilité de l’entre-soi médiatique est immense dans l’avènement du populisme

Mardi, alors que les premiers bureaux de vote (non anticipé) s’apprêtaient à ouvrir aux Etats-Unis, les grands médias américains, à commencer par le baromètre de prévision du New York Times, donnaient plus de 85 % de chance pour qu’Hillary Clinton soit gagnante. C’est d’ailleurs le score qu’elle a réalisé à Manhattan et à San Francisco.

Et pourtant. Petit à petit, la victoire de Donald Trump est devenue de plus en plus probable, puis certaine. Jusqu’au résultat que l’on connaît. Un coup de massue dont on peut espérer qu’il vienne secouer l’entre-soi qui caractérise l’élite médiatique, politique, mais également académique des deux côtés de l’Atlantique.

Pourquoi les médias n’ont-ils pas vu venir la victoire de Trump ? En partie parce qu’ils n’en voulaient pas. Les médias nous donnent à lire chaque jour la vision du monde qui est la leur ; l’information n’est pas la représentation exacte de la réalité, mais la construction de la réalité par ceux qui la font. Or, les journalistes voient le monde de là où ils se trouvent, c’est-à-dire beaucoup plus haut socialement et économiquement que l’électeur américain blanc médian qui a voté pour Trump.

Il est loin le temps – les années 1960 aux Etats-Unis – où les journalistes ne décrivaient pas la vie des « vraies gens » mais la vivaient ; où ils se considéraient partie prenante de la classe ouvrière. Où ils ne se seraient jamais félicités en France qu’un Emmanuel Macron aille à la rencontre du « peuple » pour comprendre la réalité de sa vie, mais auraient déploré qu’il ne la connaisse pas déjà. Ce décrochage reflète en partie celui des salaires, et en l’occurrence ceux des éditorialistes qui voudraient faire la pluie et le beau temps sur l’opinion, et se comptent souvent à cinq chiffres.

Méfiance accrue

Cet écart de points de vue, c’est aussi la raison pour laquelle les citoyens ne font plus confiance aux médias. En France, d’après le baromètre 2016 de confiance des Français dans les médias (La Croix/TNS-Sofres), moins de 60 % des citoyens pensent que les choses se passent comme les journaux ou la télévision les racontent, moins de 40 % si l’on regarde Internet. Pourquoi ? Parce que beaucoup pensent que les journalistes ne sont pas indépendants des pressions de l’argent.

Aux Etats-Unis, la confiance dans les médias est d’à peine 20 % ; il n’y a que le Congrès dont les citoyens doutent davantage. Et s’ils s’informent de plus en plus sur Facebook ou d’autres réseaux sociaux, c’est qu’ils font bien plus confiance à leurs amis pour leur donner à lire les événements qui comptent qu’aux médias traditionnels qui, selon eux, leur cachent la réalité.

On observe en parallèle une précarisation de la profession de journaliste aujourd’hui, en France comme aux Etats-Unis, où le nombre de journalistes de presse quotidienne est passé de 55 000 en 2007 à moins de 35 000 aujourd’hui. Il faut s’inquiéter de cette précarisation, ainsi que des menaces grandissantes qui pèsent sur l’indépendance de la profession. Mais l’entre-soi va bien au-delà de la feuille de paie.

Les journalistes alimentent, parfois malgré eux, une information qui tourne en rond sur les réseaux sociaux et qu’ils finissent eux-mêmes par reprendre. Ils oublient ainsi tout ce qui se trouve hors du premier cercle où ils s’informent. Les réseaux sociaux agissent comme des filtres, le sociologue Dominique Cardon et Eli Pariser, le cofondateur d’Avaaz.org, l’ont fort bien montré dans leurs travaux respectifs, les journalistes n’y échappent pas, et les médias – dits de référence – se retrouvent ainsi enfermés dans la bulle qu’ils ont créée.

Cette bulle, ils la créent aussi par le choix des sources qu’ils décident (ou non) d’interroger – tout comme les sondeurs ont d’ailleurs de toute évidence échoué à construire un échantillon représentatif de l’électorat américain. Car l’entre-soi, c’est celui des journalistes qui ne parlent qu’à un petit nombre d’hommes politiques ou d’experts, quitte à passer à côté de la réalité (les travaux de Bennett, Lawrence et Livingston sur la responsabilité des médias américains dans la guerre en Irak sont de ce point de vue édifiants).

Aveuglement

Les journalistes semblent d’ailleurs avoir conscience d’avoir tous recours aux mêmes experts et témoins « légitimes », c’est-à-dire membres de l’élite. Lorsqu’ils ont fait, en juin dans le New York Magazine, leur propre « procès », ils ont été les premiers à souligner que leur désir d’être respectés les conduisait à être aveugles. Ce désir les a ainsi, de toute évidence, conduits à mépriser Trump et son électorat, et à être aveugles au mal-être des classes populaires blanches américaines.

L’establishment, c’était Clinton ; regarder de trop près Trump, c’était prendre le risque de n’être pas suffisamment mainstream. Tous ceux, dans les grands médias, qui ont méprisé Sanders en lui collant l’étiquette « populiste », alors qu’il ne cherchait qu’à remettre les classes populaires au cœur de l’agenda politique, feraient bien aujourd’hui de se poser des questions.

Le drame des journalistes, aujourd’hui, c’est que, même – surtout ? – précarisés, ils cherchent avant tout à être respectés, ce qui les conduit à s’aligner derrière ce qu’ils croient être l’opinion majoritaire. Celle des élites, bien sûr, et des figures de l’establishment, pas celle d’une Amérique rurale et désindustrialisée qu’ils ne connaissent plus. Ils ont fait les mêmes erreurs que l’équipe de campagne de Clinton, laquelle, croyant cet Etat acquis, ne s’est pas rendue une seule fois dans le Wisconsin depuis sa nomination !

Les journalistes ne s’y sont pas davantage rendus pour prendre le pouls de l’électorat. Or cet aveuglement conduit la démocratie droit dans le mur. Après le Brexit en Europe, la gifle Trump aux Etats-Unis, tout le monde tremble aujourd’hui, en France, de voir Marine Le Pen créer la surprise – mais cela en sera-t-il vraiment une ? – en 2017. Comment y échapper ?

Il ne s’agit pas pour les médias de descendre au niveau du canapé d’une Karine Le Marchand ; mais il est nécessaire que nous tous, journalistes, enseignants-chercheurs, citoyens, nous vivions enfin la même réalité. Que, pour redonner tout son sens à l’idée de démocratie représentative, nous commencions par participer à la vie de la cité, que nous n’ayons pas peur de nous délégitimer en sortant des sentiers battus, pour comprendre enfin ce qui s’y joue vraiment. Il ne faudra pas s’étonner, sinon, de ne pas avoir vu l’hiver venir.

Par Julia Cagé, professeure d’économie à Sciences Po Paris. Elle est l’auteur de Sauver les médias (Le Seuil, Paris, 2015).

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