La révolution digitale: un cheval emballé?

ARCHIVBILD ZUR STUDIE DES SGB UEBER DIE DIGITALISIERUNG DES ARBEITSMARKTES, AM MONTAG, 2. OKTOBER 2017 - Computer simulation of a structure of the reasearch project "Spatial Timber Assemblies" of the Gramazio Kohler Research, ETH Zurich,… © Keystone
ARCHIVBILD ZUR STUDIE DES SGB UEBER DIE DIGITALISIERUNG DES ARBEITSMARKTES, AM MONTAG, 2. OKTOBER 2017 – Computer simulation of a structure of the reasearch project “Spatial Timber Assemblies” of the Gramazio Kohler Research, ETH Zurich,…© Keystone

Il y a cinquante ans, Marshall McLuhan soulignait que les outils utilisés par l’homme prolongeaient son corps, et le modifiaient en retour. Par ailleurs, dans sa brillante prémonition de la planète internet, il avait concocté la formule du village global. Aujourd’hui, nous sommes assaillis par les outils informatiques: algorithmes, internet des objets (IdO ou IoT), intelligence artificielle, big data, smart cities, blockchain et cryptomonnaies, fintech, 5G, géolocalisation, réseaux sociaux, véhicules autonomes, robotique, machine-learning, smart manufacturing – comme si les méthodes de production actuelles étaient stupides.

Cette boîte à outils transforme tous les secteurs d’activité, avec une puissance que le monde n’a pas connue depuis la révolution industrielle. Pays d’internet par excellence, la Chine illustre la rapidité des changements. Aujourd’hui, plus de 400 millions de Chinois effectuent la plupart de leurs paiements avec leurs portables. Les sociétés Tencent et Xiaomi sont des leaders mondiaux dans ce secteur.

On dit beaucoup que «les données constituent le pétrole du XXIe siècle». Encore faut-il leur donner du sens. Les données, moissonnées par millions, sont vendues à l’insu des utilisateurs. Autrefois, la Standard Oil imposait des routes plutôt que des chemins de fer, et fixait le prix de l’essence. Aujourd’hui, les dépositaires des données nous infantilisent et nous dictent comment penser. Le cheval emballé des technologies de l’information ne peut pas être stoppé, nous dit-on. Vers quoi court-il, au juste?

Pour quelle finalité?

La finalité la plus banale est le profit. L’industrie des télécommunications et de l’information mise sur la 5G car elle y voit une chance d’améliorer ses marges. En permettant de transmettre cent fois plus d’informations que l’actuelle 4G, le nouveau standard représente un saut quantitatif. Déambulant dans la rue comme des zombies, les internautes pourront regarder en direct leurs séries de télévision favorites… Dans le domaine des équipements 5G, le chinois Huawei est un leader mondial, à côté d’Ericsson.

La révolution digitale se pare des habits de l’innovation – tarte à la crème par excellence. Dans le secteur de la santé, ces outils peuvent apporter une amélioration décisive des services, à moindre coût, mais ces perspectives ne semblent pas enflammer l’imagination du monde médical, des investisseurs, des entrepreneurs ou des sociétés d’assurance maladie. Des firmes telles qu’Alibaba, Apple et IBM (avec son programme Watson) ont récemment annoncé des investissements substantiels dans ce secteur.

Face à ce tsunami numérique, nos sociétés, si intolérantes au risque, pourront-elles vivre sereinement avec ses conséquences indésirables? Piratage et terrorisme vont être monnaie courante, car il n’existe pas de cybersécurité vraiment efficace. En ce qui concerne la vie privée et la sécurité, les citoyens doivent se mobiliser et s’organiser, avec le soutien d’organisations non gouvernementales, compétentes et intègres. Ils doivent pousser à agir leurs gouvernants, peu compétents dans ces domaines. Il faut instituer un encadrement qui «protège», sans entraver la dynamique de l’innovation. Il convient de ne pas répéter les régulations du secteur financier par exemple, qui ne résolvent rien, coûtent cher à l’industrie – donc aux consommateurs, et ne satisfont que ceux qui les promulguent. A la différence de la Chine, l’Inde a décidé de gérer des sites web publics, qui échappent ainsi aux sociétés privées.

Bon sens de la Commission européenne

La Commission de l’Union européenne a émis très tôt (mai 2018) un règlement qui a le bon sens de faire passer le fardeau de la protection de la vie privée depuis les internautes vers les sociétés de services. C’est le Règlement général sur la protection des données. Par ses valeurs, l’Europe est la région la plus apte à policer le monde cru du numérique. Ce n’est pas être contre le «progrès» que de l’apprivoiser.

Pour cette industrie globale, il faut une réglementation robuste et efficace. Par son ouverture au monde, par une certaine «extraterritorialité», et grâce aux agences comme l’Union internationale des télécommunications, l’Organisation internationale de normalisation, l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle et l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN), Genève constitue le lieu légitime pour accueillir des négociations visant à encadrer les technologies de l’information. L’objectif est de définir les Conventions de Genève pour le numérique.

La tâche est immense. Il ne faut pas la laisser aux informaticiens. Il ne s’agit pas d’un problème technique… Il faut une approche anticipatrice, pragmatique et ouverte, certes comprenant les implications du numérique. Ce dernier continue à déferler à grande allure sur nos sociétés, mal préparées. Les médias devraient jouer un puissant rôle pédagogique. Au lieu d’amuser la galerie, ils doivent être compétents et responsables sur ces thèmes, en offrant aussi un espace de débat, sur les sujets éthiques, entre autres: les algorithmes ne sont pas neutres, ils impliquent des choix et des valeurs.

Georges Haour, professeur à l’IMD.

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