La rumeur de Burrel

En Albanie, la petite cité de Burrel avait la sinistre réputation d’abriter une des plus terribles prisons de l’ancien régime communiste. Mais aujourd’hui c’est plutôt une “maison jaune” qui attire l’attention internationale vers ce petit coin de montagne hostile situé au nord du pays. Une rumeur insidieuse veut qu’en 1999 et 2000, dans cette “maison jaune”, des prisonniers serbes et, pour faire bonne mesure, des Albanais soupçonnés de trahison, ont été torturés puis exécutés par des membres de l’Armée de libération du Kosovo (UCK) tandis que leurs corps étaient dépecés pour alimenter un trafic international d’organes.

L’accusation avait d’abord été lancée par Carla Del Ponte, ancienne procureure du Tribunal pénal international (TPI) pour l’ex-Yougoslavie dans son livre La Traque. Rappelée à son obligation de réserve, liée à son nouveau statut d’ambassadrice helvétique, Carla Del Ponte est maintenant relayée par son compatriote de Lugano, le sénateur radical-libéral Dick Marty. Celui-ci a fait voter au Conseil de l’Europe un rapport sur le “trafic illicite d’organes humains au Kosovo”. Marty dit vouloir ainsi lancer une “dynamique de vérité”. Objectif louable. Mais de quelle vérité s’agit-il ? Car il est plus difficile de lutter contre les effets d’une rumeur malveillante, et rétablir la réalité des faits, que de donner à cette rumeur les atours de la vérité.

Les exemples de négation du réel ne manquent pas, à commencer par le 11-Septembre 2001. Très vite, le bruit s’est répandu qu’aucun avion n’avait percuté les tours du World Trade Center. La théorie du complot, qui n’aime pas les évidences, attribuait cet attentat terroriste inédit à l’action des services secrets américains. Elle fit la gloire médiatique de ceux qui cultivent, quelles que soient les périodes ou les situations, la passion anti-américaine. Parmi eux, Thierry Meyssan, le fondateur du réseau Voltaire et grand ami de l’Iran, dont le site a précisément recueilli l’opinion de Dick Marty sur l’indépendance du Kosovo. Interrogé en mars 2008 par la journaliste Silvia Cattori, par ailleurs spécialisée dans la dénonciation d’Israël qualifié d’“Etat pathologique”, Monsieur Marty déplore en effet la reconnaissance par la Suisse de l’indépendance du Kosovo. Assorti de considérations culinaires sur le droit international, comparé à du parmesan, son propos distille des critiques venimeuses à l’encontre des Albanais du Kosovo. On apprend surtout que Marty a dénoncé sans relâche l’intervention de l’OTAN en 1999, notamment parce que l’usage de bombes à uranium appauvri a causé de nombreuses tumeurs. Le radicalisme consiste en l’occurrence ici à ne pas voir le crime de masse pour mieux se concentrer sur les regrettables conséquences d’une intervention destinée à y mettre fin.

Le parlementaire suisse avait précédemment produit un rapport sur les prisons secrètes de la CIA en Europe. Peut-être veut-il prolonger son combat contre Washington en s’attaquant à une cible plus facile ? “Idiot utile” au service de ceux qui souhaitent délégitimer le jeune Etat kosovar par tous les moyens ou protagoniste de cette diabolisation des Albanais, Monsieur Marty a déjà fait beaucoup de dégâts. Car l’accusation des Albanais “trafiquants d’organes” soulève des émotions d’autant plus violentes qu’elle flatte un imaginaire européen (et suisse) d’après lequel le monde albanais est associé au crime, à l’absence de scrupule, à la férocité. “L’Albanie est le ‘ça’ de l’Europe” dit justement l’écrivain polonais Andrzej Stasiuk.

CAMPAGNE D’INTOXICATION

Ajoutons que la diplomatie de Tirana et de Prishtina est trop faible pour contrecarrer cette campagne d’intoxication. La corruption du pouvoir et le crime organisé font bien sûr partie des réalités albanaises comme d’ailleurs de tous les pays balkaniques. Mais dans la confusion des choses, les ingrédients sont réunis pour un épanouissement de la rumeur de Burrel. Hélas, on ne doit pas espérer un rappel à l’ordre semblable à celui imposé par l’Etat d’Israël aux autorités de Stockholm quand un tabloïd suédois avait répandu en août 2009 la fausse accusation de trafic d’organes prélevés par des membres de Tsahal sur les corps de Palestiniens tués. Précision utile : après avoir mené une enquête et cherché des éléments de preuves, l’Eulex au Kosovo avait déclaré en mai 2010 que les prétendus trafics depuis Burrel n’avaient aucun fondement.

Ce faisant, la terreur vécue pendant des années par les Albanais du Kosovo, les crimes de masse atroces commis par les forces serbes, les milliers de morts, les disparus, les viols de femmes dont les ventres saccagés étaient autant de champ de bataille, sont niés, oubliés ou mis en balance avec les représailles, aussi inévitables que condamnables, de l’après guerre. L’impartialité ne consiste pas à accuser tout le monde. Le peuple albanais du Kosovo a bel et bien été victime et l’Etat serbe coupable des exactions. Toute autre approche relève du révisionnisme et sert à déligitimer l’indépendance du Kosovo. Pour rappel, si la mémoire de Milosevic est aujourd’hui rejetée en Serbie c’est bien plus pour avoir perdu le Kosovo que pour les crimes dont il est responsable.

Habile dans l’usage du conditionnel, Dick Marty demande enfin aux Albanais de prouver leur innocence, faute d’avoir pu établir leur culpabilité. Visitant le Kosovo en mars 2010 en qualité de ministre français des affaires étrangères, Bernard Kouchner avait été interpellé par des journalistes serbes sur l’existence de la désormais célèbre “maison jaune”. Kouchner leur a spontanément répondu d’un éclat de rire magistral avant de lancer que ceux qui propagent une telle rumeur sont des “salauds et des assassins”. Monsieur Marty serait-il seulement un faux naïf ?

Safet Kryemadhi, politologue.

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