La société civile russe n’est pas anéantie

« Toutes les dictatures ont un point commun : elles ne peuvent supporter et ne supportent pas les organisations indépendantes », écrivait le politologue Adam ­Przeworski il y a vingt-cinq ans. La chute de l’URSS a fait tomber toutes les barrières pour les organisations non gouvernementales (ONG). Presque immédiatement sont apparus quantité de groupes, clubs, associations – des formes de solidarité et d’action commune inconnues à l’époque soviétique – dans les domaines les plus divers, tous témoignant d’une forme nouvelle de sentiment de responsabilité morale vis-à-vis de la situation du pays. La plupart de ces organisations avaient des effectifs assez réduits, mais certaines – comme les comités des mères de soldats, l’association de défense des consommateurs ou encore Memorial fédéraient des dizaines d’organisations régionales, bénéficiant de la reconnaissance de tous.

L’aide des fondations philanthropiques occidentales (Open Society, de George ­Soros, les fondations MacArthur, Ford, Heinrich-Böll ou encore Friedrich-Naumann) a été déterminante dans l’avènement de la société civile russe au cours des années 1990. Non seulement en termes de soutien financier, mais aussi grâce au transfert de compétences qu’elles ont opéré. Des projets spécifiques ont été mis en place pour le développement de médias indépendants ; des programmes éducatifs nouveaux ont été développés ; des collections entières d’œuvres littéraires précédemment interdites ont été éditées ; des essais de philosophie, de sociologie et d’économie ont été traduits en russe ; la publication de collections d’archives documentant les répressions staliniennes ou la collectivisation a été soutenue.

En outre, l’apparition de groupes de recherche indépendants de l’Etat a changé la donne dans les sciences sociales, en libérant ces champs de la domination des dogmes marxistes et en ouvrant de nouvelles pistes de recherche. La mobilisation pour la protection de la nature a été importante, surtout dans les régions sinistrées, provoquant des conflits entre les écologistes et l’administration. Cela a donné lieu par la suite à des procès retentissants, où les défenseurs de la nature ont été accusés d’espionnage et de troubles à l’ordre public. Les oligarques et entrepreneurs russes – Khodorkovski, Prokhorov, Deripaska… – ont pris exemple sur les fondations européennes pour leurs activités philanthropiques.

Accusations de subversion

Cette floraison a duré une dizaine d’années et s’est terminée avec l’arrivée au pouvoir de Poutine et le retour à une gouvernance autoritaire. Dès 2003, avec le procès de Khodorkovski, l’anéantissement des chaînes de télévision indépendantes et la censure des médias, le régime a réduit l’espace public consacré à l’expression politique en proclamant la « démocratie dirigée ». Cette période a été marquée par une montée en puissance de la rhétorique anti-occidentale, une critique acerbe de l’intégration à l’UE et à l’OTAN d’anciennes Républiques socialistes devenues des Etats indépendants – Lituanie, Estonie, Lettonie – et du projet analogue formulé par la Géorgie et l’Ukraine.

C’est à ce moment que les dirigeants du Kremlin ont entonné leur refrain paranoïaque, renforcé par la peur des « révolutions de couleur », ces mouvements de contestation capables de renverser les régimes corrompus en place. Les idéologues de Poutine ont pointé du doigt les Etats-Unis, qui se seraient, selon eux, donné pour objectif de renverser le régime, accusant les pays occidentaux de mener une guerre de l’information. A la suite du discours de Poutine prononcé à Munich en février 2007, la politique intérieure russe a pris une tournure résolument anti-occidentale, avec l’adoption de la doctrine du conservatisme national et du retour aux « valeurs traditionnelles ».

A partir de 2010, les fondations étrangères qui soutenaient différents projets ont connu des restrictions puis ont été contraintes de quitter le pays. Les représentations d’organisations et d’associations caritatives étrangères ont été qualifiées d’« indésirables ». Cependant, jusqu’en 2011, les pouvoirs publics appliquaient cette politique au cas par cas. Elle n’a pris un caractère systématique qu’après les mouvements de protestation massifs de 2012-2013, porteurs de revendications plus morales que politiques ; et après le discours de Poutine à la réunion annuelle de la direction du FSB fin 2012, dans lequel il a appelé à des sanctions exemplaires contre les ONG et à la condamnation des manifestants, accusant les ONG de mener un travail de subversion contre la Russie, de déstabilisation politique, de collusion avec les services secrets étrangers. Il les a enfin accusées de vouloir importer en Russie ces valeurs étrangères que sont la démocratie, le libéralisme et les droits de l’homme.

Opérations de contrôle

Les tentatives de surveillance de l’Internet se sont intensifiées. Les opérations de contrôle des associations sont devenues systématiques de la part du parquet, du ministère de la justice, des services fiscaux, de la police, du FSB et d’autres services de sécurité, s’en prenant aux activités « politiques » des associations et à leurs relations avec des organisations étrangères. Selon les chiffres du ministère de la justice, sur la période 2013-2016, plus de 5 000 organisations ont subi pareils contrôles, et plus de 160 ont été reconnues « agents de l’étranger ».

Majoritairement, il s’agit d’associations de défense des droits de l’homme (près de 40 %). Suivent les associations caritatives (16 %), écologistes (15 %), puis les ONG du secteur de l’information (8 à 10 %). Les ONG défendant les droits de groupes sociaux particuliers (les migrants) représentent 6 à 8 %, tout comme les organismes de recherche (en particulier sur le thème des répressions). Une partie réduite des contrôles a touché les organisations ethniques ou culturelles, comme les associations de défense des minorités du Grand Nord.

La stratégie répressive à l’encontre des ONG ne se limitait pas aux contrôles systématiques de leur activité. Les formes de pression allaient de l’agression des militants et leur passage à tabac (dont les auteurs, même pris en flagrant délit, n’ont jamais été interrogés ni condamnés) jusqu’aux fortes amendes, à la prison ferme, aux campagnes de diffamation dans la presse et à la télévision. Tout cela était accompagné de mesures visant à étouffer financièrement ces organisations. Effrayé, le milieu des affaires russe a renoncé à financer et à soutenir les ONG considérées comme proches de l’opposition et qui avaient des partenaires étrangers. Cette propagande a porté ses fruits : une grande partie des Russes a une vision négative des ONG ; ils les voient comme une « cinquième colonne ». Pareille vision des ONG est surtout répandue en province, où les gens ne connaissent ces organisations qu’à travers des médias qui leur sont hostiles

Parallèlement, le régime a favorisé la prolifération d’associations pseudo-civiles, soutenues et financées par les pouvoirs publics, y compris des organisations paramilitaires telles que les associations de Cosaques, les vétérans de la guerre de Tchétchénie et d’autres conflits armés. Le 20 juin, à Iaroslavl, s’est tenu le Forum civique. Lancé par Russie unie, ce forum s’est donné pour objectif de faire basculer du côté du pouvoir un maximum d’« ONG orientées vers l’action sociale » en leur proposant d’importantes subventions publiques.

Fragmentation des organisations

Sur les 58 000 organisations enregistrées auprès du ministère de la justice, seules 15 000 à 17 000 peuvent réellement être considérées comme représentatives de la société civile, dans la mesure où elles rassemblent des citoyens mobilisés et responsables, unis par des préoccupations et des intérêts communs. Les autres sont des corporations diverses, supplétifs aux organes du pouvoir, ou des unions et associations formées sur l’injonction de l’exécutif ou des fondations créées par les oligarques liés au Kremlin.

Les enquêtes sociologiques montrent que 1 à 2 % seulement des actifs travaillent dans les organisations de la société civile et que 7 à 9 % participent à cette activité en tant que bénévoles ou que donateurs. Près de 60 % des ONG sont basées à Moscou et à Saint-Pétersbourg ; 25 à 30 % sont réparties entre les dix autres villes de plus d’un million d’habitants. Ces chiffres permettent de conclure que l’environnement social dans lequel se développe la société civile dépend de plusieurs facteurs : une économie de marché relativement développée, un espace médiatique foisonnant, des tissus sociaux denses et non cloisonnés, une population hautement qualifiée.

La principale victoire de la société civile russe est qu’on n’a toujours pas réussi à l’anéantir. Privées de relais médiatique, les organisations civiles russes sont fragmentées et n’entretiennent que peu de liens entre elles. L’absence de coordination et les stratégies de survie individuelles, dans un contexte hostile, sont les grands maux de la société civile russe. Au fond, il ne reste aux ONG russes que trois options. La première : se soumettre aux autorités par opportunisme, accepter d’assumer les fonctions que l’administration ne remplit pas ou mal. La deuxième : cesser son activité. La troisième : se politiser, en se rapprochant d’un mouvement de contestation – comme Memorial ou Golos. Nous avons pu observer les répercussions de cette dernière option lors des manifestations du 26 mars et du 12 juin, lorsque, face au retour du totalitarisme, la contestation politique a pris le pas sur la protestation morale.

Lev Dmitrievitch Goudkov est directeur du Centre analytique Levada et rédacteur en chef du « Bulletin de l’opinion publique russe ». Il est aussi l’auteur de plusieurs essais et articles sur la sociologie des opinions publiques, les rapports et conflits ethno-nationaux, ainsi que les questions de transition et de transformation des sociétés post-totalitaires. Traduit du russe par Polina Petrouchina.

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