La solution en Afghanistan est d’ordre stratégique

Nous ne trouverons pas de martingale tactique en Afghanistan : la solution est d’ordre stratégique. Chez les Alliés, les plus optimistes sont obligés de reconnaître que la situation est difficile : la coalition enregistre des pertes croissantes tandis que l’adversaire témoigne d’une étonnante capacité de résistance, renforcée encore par l’annonce des calendriers de retrait. La manœuvre de “conquête des cœurs et des esprits”, les théories de contre-insurrection, aussi intelligentes soient-elles, ne peuvent suffire à régler les problèmes essentiels. Ceux-ci sont, en effet, de nature politique et géopolitique. Sauf à s’enferrer dans des logiques qui, après neuf années de guerre, n’ont toujours pas prouvé leur efficacité, il faut désormais rechercher des solutions de niveau régional. Et revenir aux objectifs originels.

Le messianisme occidental, dérive des buts initiaux de guerre, s’est essoufflé face aux réalités. Heureusement. Les coalisés n’ont plus ni le temps, ni les moyens de réaliser leurs déraisonnables ambitions de démocratisation, de moralisation et d’organisation de l’Etat, voire d’évolutions sociétales. Le temps de la reconstruction est révolu ; c’est dès le début qu’il fallait investir massivement. Les moyens financiers nécessaires ont d’ailleurs été absurdement engloutis en Irak. Il faut donc s’en tenir désormais au seul objectif réalisable : l’établissement d’une stabilité propre à empêcher l’Afghanistan de redevenir un foyer de terrorisme.

Cette stabilité passe par une triple exigence : le pouvoir laissé à Kaboul devra être acceptable par les Afghans ; il devra l’être aussi par ses grands voisins ; et il devra, enfin, disposer d’un système de sécurité lui permettant de survivre à sa fragile maturation.

Un pouvoir acceptable à Kaboul suppose de prendre en compte plusieurs réalités. L’Afghanistan est une nation multi-ethnique aux communautés très intriquées : imaginer une partition, qui relancerait les conflits internes, serait folie. Le pouvoir devra cependant s’appuyer sur les puissants locaux dont la “stratégie minimaliste” initiale des Américains a favorisé le renforcement, celui des “seigneurs de la guerre” et des chefs de milices dont sont d’ailleurs issus la majorité des gouverneurs de province. Le pouvoir sera donc forcément partagé, décentralisé, fédéral avec des systèmes juridiques hétérogènes. En raison de la nature de la société afghane, la légitimité du pouvoir sera tribale plus que démocratique. Enfin, pour calmer la contre-insurrection, le pouvoir sera ethniquement réparti mais plutôt pachtoune, et non tadjik comme il l’est majoritairement aujourd’hui.

Par ailleurs, une solution ne sera acceptable que si elle l’est pour le Pakistan et… l’Inde. Ce qui suppose que l’Afghanistan cesse d’être une carte dans leurs jeux, un enjeu réciproque en termes de profondeur stratégique. C’est l’une des raisons de la durée de cette crise : chacun préfère le statu quo à une évolution qui favoriserait l’Autre. Chacun est soucieux de ses intérêts à long terme : les Américains partiront bientôt. Au sens clausewitzien, le centre de gravité des Talibans se situe dans les zones tribales pakistanaises, puisque que c’est de cette zone refuge qu’ils tirent leur capacité de résistance. Impossible pour les Américains d’y mettre militairement bon ordre : cette cible se situe au-delà des limites politiques qu’ils se sont fixées, ne serait-ce que pour de simples raisons de logistique militaire. Les Pakistanais ne peuvent davantage agir : ils devraient, pour accomplir cet effort militaire, découvrir dangereusement leur frontière du nord-est, alors même qu’ils craignent les attaques terrestres profondes dont les Indiens se sont apparemment donné les moyens. Un pouvoir acceptable à Kaboul suppose donc qu’il le soit autant à New Dehli qu’à Islamabad. L’affaiblissement significatif des Talibans requiert, en conséquence, un apaisement entre deux capitales en conflit depuis 1947 et affichant déjà quatre conflits ouverts ! La solution afghane passe bien par le Cachemire…

Supposons cette formule politique et cette nouvelle paix acceptables en Afghanistan comme à New Delhi et Islamabad : encore faut-il qu’elles se soutiennent d’elles-mêmes. Deux conditions. La première : que le mouvement Taliban ne soit plus menaçant. Outre le préalable de l’action militaire sur son centre de gravité en zones tribales, il faudra bien, à la suite d’une manœuvre difficile mais nécessaire de différenciation/réconciliation, accepter de réintégrer les Talibans “nationalistes” au sein du pouvoir – condition sine qua none de son acceptabilité par les Pakistanais – puis concentrer l’action sur les seuls Talibans “djihadistes”. Deuxième condition, le nouvel Etat afghan doit être en mesure de se maintenir. Cela suppose que les forces de sécurité afghanes croissent vite en puissance et en légitimité. C’est donc bien cet objectif militaire que doit rechercher la coalition. Il passe par une nouvelle “économie des forces” qui réserverait des moyens minimaux à la sécurisation du seul Afghanistan utile, et concentrerait son action sur le renforcement rapide de l’appareil sécuritaire local.

Le temps fait le jeu de l’Iran et de la Chine. Sur le terrain, il est compté. Chez les Afghans, il transforme chaque jour davantage les forces de la coalition en troupes d’occupation qui engendrent, par leur présence même, rejet et rébellion de la part d’une population nationaliste de plus en plus lasse. Quant aux coalisés, la plupart d’entre eux ont déjà décidé, implicitement ou explicitement, de se retirer. Les résultats des mid-terms aux Etats-Unis ont affaibli le président et relégué le conflit afghan au second plan. Quasiment absent des débats préélectoraux, il s’estompe derrière les nouvelles préoccupations de l’équipe Obama en matière d’emploi, de reprise de l’activité ou de montée en puissance de la Chine.

N’en doutons pas : dans peu de temps, les forces de la coalition quitteront l’Afghanistan. Si la situation ne s’y est pas durablement stabilisée, elle sera alors plus dramatique qu’elle ne l’était le 7 octobre 2001 lorsque les premières bombes américaines se sont abattues sur le nord du pays. Avec un risque majeur cette fois : que les Talibans, renforcés de leur victoire, ne finissent par installer à Islamabad la première puissance nucléaire islamiste.

Vincent Desportes, Général.

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