La terre vue de la planète Sirius

Supposons, un instant, que je sois «Premier ministre de la république fédérale planétaire». «Chef du gouvernement mondial». Et que, confronté à la cacophonie des affaires urgentes, et ne sachant plus où donner de la tête, je demande à six de mes conseillers de me dresser la liste des six problèmes à examiner en priorité, par ordre d’importance. Je me retrouverais probablement comme dans la parabole des aveugles et de l’éléphant : mis en présence de six avis trop différents pour pouvoir en tirer une conclusion utile. L’un mettrait en avant le risque d’une crise financière encore plus grave que les précédentes, un autre, les ondes sismiques en provenance du Proche-Orient, un troisième, la stagnation de la croissance dans les pays riches, le quatrième, la baisse de la fécondité et le vieillissement de la population, le cinquième, le changement climatique, le dernier, la montée des égoïsmes nationaux. Et si je poursuivais ma quête, formulant la même demande auprès de six autres conseillers, j’obtiendrais encore des réponses différentes. Avec, en prime, la même ritournelle, récemment exprimée par le patron d’une grande compagnie de réassurance : «Tous les risques sont en expansion et en interconnexion.»

Chacun voit midi à sa porte, ce qui est bien naturel, et l’urgence est liée à la contingence, celle des affaires, qu’il faut traiter parce que le dossier brûle sur la table. Mais les meilleurs esprits ne s’accordent pas sur une hiérarchie des risques majeurs. Peut-on ordonner les maux structurels justiciables d’un traitement de fond, sans que l’analyse soit biaisée par le jeu des intérêts particuliers, des idéologies et des effets de loupe liés à la spécialité du locuteur ? Si l’on fait le tour des livres parus ces dernières années dans le monde, on voit bien qu’il nous manque un Jonathan Swift ou un Voltaire nous conduisant par la main pour adopter le point de vue de Micromégas venu de la planète Sirius ou de Gulliver.

A la décharge de nos grands penseurs, le monde a gagné en complexité depuis le XVIIIe siècle. De même qu’un philosophe ne peut plus embrasser toutes les sciences, l’homme le plus averti ne peut prétendre maîtriser également les sujets les plus fondamentaux. En outre, l’idée d’une hiérarchisation des risques se heurte aussitôt au choix des critères à privilégier. L’un des plus simples, et des plus souvent invoqués, est le risque de mort. Mais on tombe vite sur des absurdités. Pour prendre un exemple, alors qu’on ne peut imputer, en toute rigueur, aucun décès au changement climatique, les accidents de la route font 1,2 million de morts par an dans le monde. Faut-il placer les accidents de la route loin devant le changement climatique ? De même, on peut préférer la liberté à la mort. On aurait évité des millions de victimes en ne faisant pas la guerre à Hitler, mais était-ce une raison de ne pas la faire ? Hiérarchiser les risques implique de hiérarchiser des valeurs, ce qui nous renvoie aux biais idéologiques, ou culturels. On est aussi en droit de préférer l’argent et le confort à certaines formes de liberté. Comment empêcher 1,3 milliard de Chinois de n’être guère sensibles aux idéaux de la démocratie ?

En tant que «Premier ministre éphémère de la république fédérale planétaire», je m’aperçois du même coup qu’il serait vain, au lieu de m’adresser à mes six experts préférés, de créer un organisme international chargé de produire un consensus. Compte tenu de la diversité des intérêts et des idéologies, j’obtiendrais, au mieux, de beaux rapports en langue de bois, au pire, des conventions internationales plus ou moins creuses rédigées par les plus habiles et ceux qui parlent le plus fort.

Finalement, je me rends compte que j’ai rêvé. Il est parfaitement inutile de demander à des experts d’établir une hiérarchie des risques. Ce que je pourrais peut-être obtenir, c’est le regard savant porté par quelques grands médecins sur les corps malades de ma clinique mondiale, un diagnostic et, dans le meilleur des cas, une ordonnance, s’ils jugent que le remède existe et son coût n’est pas exorbitant pour la Sécurité sociale.

Et pourtant, je ne peux pas réprimer le désir de reprendre mon rêve. Toutes ces objections sont valables et vérifiables, mais si un Swift ou un Voltaire venait publier un livre, proposant une fable philosophique invitant à une discussion serrée sur une possible hiérarchisation des risques, je serais preneur. Des Swift et des Voltaire, on en redemande.

Olivier Postel-Vinay, Fondateur et directeur du magazine «Books».

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