La transition en Libye est un échec, il faut la repenser

Le 4 août, jour de la première réunion de la Chambre des représentants nouvellement élue, les dirigeants des puissances occidentales ont reconnu la légitimité du nouveau Parlement et ont appelé à une « gouvernance démocratique » et à l’instauration de l’Etat de droit en Lybie.

Outre que cet appel risque de rester lettre morte, il souligne le décalage entre cette déclaration de principe et la réalité politique d’un pays en état de quasi-anarchie et où des groupes armés revendiquent chacun la légitimité du pouvoir. Un pays miné par les conflits, les groupes terroristes, les luttes tribales et qui vit sous la menace des salafistes qui entendent proclamer un « Etat islamique » dans l’est du pays et dont le noyau se trouve à Derna.

A l’instar du premier Parlement élu (2012-2014), qui a vu se succéder les crises sans être en mesure de reconstruire l’Etat ni de pacifier la société, le second Parlement, qui vient d’être installé à Tobrouk, sera confronté à des problèmes insurmontables et ne pourra sortir le pays de la crise multiforme qu’il traverse et qui pourrait conduire à sa « somalisation ». Contesté par les islamistes et par le groupe des rebelles de Misrata, le nouveau Parlement ne dispose pas de la légitimité suffisante pour gouverner le pays. Le premier ministre qui en serait issu sera aussitôt contesté et impuissant.

DES RÉVOLUTIONNAIRES DISCRÉDITÉS

La première transition qui a suivi la révolte de février 2011 ainsi que la guerre pour la démocratie engagée par des pays de l’OTAN contre le régime de Kadhafi ont eu pour conséquence paradoxale une très forte fragilisation de l’Etat et une conflictualisation de la société à un degré jamais atteint auparavant. En théorie, la transition démocratique est un processus délicat qui permet de passer en douceur d’un système autoritaire à un système démocratique. Elle repose sur la capacité des modérés de l’opposition de nouer des alliances avec les modérés au pouvoir.

Dans le cas libyen, la tournure des événements, après l’intervention armée occidentale en mars 2011 et l’apparition des groupes armés hors contrôle du gouvernement et de l’Etat, a compromis la transition et rendu très difficile la démocratisation. La régression économique et sociale qui s’en est suivie a fini par discréditer et décrédibiliser les « révolutionnaires ». Elle a nourri auprès de la population des ressentiments à l’égard du nouveau pouvoir et a contribué à un rejet des partis politiques et à un repli sur les solidarités « primaires » claniques et tribales conduisant à l’affaiblissement de l’Etat et à l’échec de la première transition.

UNE POSSIBLE INTERVENTION MILITAIRE ÉGYPTIENNE

Ainsi est-il urgent de repenser la transition et de rompre avec la logique qui y a présidé jusqu’à maintenant. Il ne suffit pas d’élire un Parlement pour qu’il soit nécessairement « inclusif » et qu’il permette d’assurer la démocratisation et la gestion du pays. Il est illusoire de penser que le nouveau Parlement puisse, dans les conditions actuelles, réaliser une « gouvernance démocratique », car les islamistes contestent sa localisation à Tobrouk et la légitimité de son nouveau président.

Plus grave encore, ce Parlement ne réussira ni à désigner un nouveau premier ministre ni à permettre la formation d’un nouveau gouvernement qui puisse disposer de l’autorité nécessaire et soit en mesure de sortir la Libye d’une des plus graves crises qu’elle connaît depuis son indépendance en 1951. Tout cela dans un contexte de quasi-guerre civile qui oppose les Misratis aux Zentens, qui eux-mêmes sont alliés à des résistants kadhafistes qui demeurent très influents. A cela, il faut ajouter les revendications autonomistes et fédéralistes de Benghazi et le risque de proclamation d’un « Etat islamique » à Derna, ce qui poserait des problèmes de sécurité régionale. Sur ce point, le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, recevant, samedi 2 août, le premier ministre italien Matteo Renzi, a évoqué la possibilité d’une intervention militaire en Libye pour des raisons sécuritaires.

L’« OBLIGATION MORALE » DES PAYS OCCIDENTAUX

Plongés dans une grave crise politique, sociale et morale, les Libyens ne trouveront pas la solution par eux-mêmes ni en eux-mêmes. Trop de groupes armés puissants et centrifuges empêchent toute consolidation du pouvoir étatique et toute sortie de crise. Dans ces conditions, les pays occidentaux qui ont contribué à l’amorce de la transition conflictuelle que traverse actuellement la Libye ont une « obligation morale » et sont contraints, d’un point de vue géostratégique, de s’impliquer dans le sauvetage de la Libye. D’ailleurs, le gouvernement actuel ainsi qu’une partie de la population libyenne demandent et réclament une intervention de la communauté internationale pour assurer la protection des civils.

Il est donc urgent de concevoir un autre scénario de transition (une deuxième transition encadrée) impliquant la communauté internationale et les différentes forces politiques et les groupes armés, y compris les kadhafistes, qui doivent être réunis autour d’une même table en Libye ou à l’étranger, afin de discuter d’un agenda politique international dont les principaux points seraient : la démilitarisation de la Libye sous l’égide de l’OTAN, de l’ONU, de l’Union africaine, de la Ligue des Etats arabes représentés par un Haut Représentant, la désignation d’un nouveau premier ministre, la désignation d’un Haut Conseil tribal, la constitution d’un groupe d’experts libyens et internationaux ayant pour mission de rédiger une Constitution sur la base d’un Etat fédéral ayant pour régime une république présidentielle de préférence, car les régimes parlementaires sont mal adaptés aux transitions et générateurs de crise, en particulier pour la Libye.

S’APPUYER SUR LES TRIBUS

Dans la nouvelle transition encadrée par la communauté internationale et dont la durée ne devrait pas excéder trois ans, le Haut Représentant international ainsi que le premier ministre libyen et son gouvernement, de même que le Haut Conseil tribal, auraient conjointement pour tâche d’assurer la gestion quotidienne du pays et le bon fonctionnement de l’administration. Ils devraient s’atteler à reconstruire l’armée et la police. Pour ce faire, ils devraient s’appuyer sur les structures intermédiaires que sont les tribus pour relancer l’économie et assurer la pacification et la sécurisation de la Libye ainsi que la construction d’un Etat de droit. Ils devraient aider à l’émergence d’une puissance étatique souveraine qui structure et contienne la société politique.

Ayant aspiré à la démocratie et aidés militairement par les puissances occidentales, les Libyens ont réussi à détruire le régime de Kadhafi, mais n’ont pas atteint l’objectif tant rêvé, celui d’une société libre, sécurisée et porteuse de bien-être social. Au contraire, la première transition s’est traduite par une régression sociale, un grave affaiblissement de l’Etat et une insécurité grandissante. Confrontés à cet échec, et dans la configuration actuelle caractérisée par des groupes armés en équilibre destructeur, les Libyens n’ont que deux options : la guerre civile et la somalisation, avec le risque de déstabilisation du Maghreb, ou une transition encadrée, une option raisonnable qui donnerait cette fois l’opportunité à la communauté internationale d’une action salutaire et constructive.

Par Moncef Djaziri, politologue et spécialiste de la Libye.

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