La Tunisie, un pays qui cherche sa définition

Depuis quelques jours les médias internationaux s’intéressent à la situation en Tunisie et aux troubles qui ont accompagné le suicide d’un jeune tunisien de Sidi Bouzid dans le centre du pays. Vu d’Europe, cette autre image de la Tunisie peut surprendre. Car dans l’esprit de tous, la Tunisie véhicule plusieurs représentations, devenues classiques : une destination touristique prestigieuse, une société qui s’insère dans la modernité et une économie parmi les plus dynamiques de l’aire sud-méditerranéenne. Néanmoins, ce pays renvoie une autre image, plus complexe sur le plan des imaginaires politiques et des rapports entre gouvernants et gouvernés. La Tunisie est un pays à histoire et géographie variables selon la place qu’on lui donne par rapport au Maghreb, à l’Occident chrétien, à la Méditerranée, au monde arabo-musulman et à l’Afrique. Il s’agit d’un pays écartelé entre deux mondes, l’occidental et l’oriental, qui cherche sa définition depuis son accès à l’indépendance, il y a bientôt cinquante cinq ans.

Une des évolutions récentes, initiée par le régime de Zine el-Abibine Ben Ali, consiste à attribuer à la Méditerranée et à la période anté-islamique la vraie identité tunisienne. La rhétorique officielle tente alors d’imposer cette ligne comme une évidence historique. C’est ce que les enjeux de la promotion d’une telle vision identitaire sont énormes. Il s’agit d’abord, après avoir mis à l’écart Bourguiba et la personnification de l’histoire nationale (1956-1987) qu’il incarnait, de gagner la bataille, y compris idéologique, contre les islamistes. C’est donc une réponse implicite de la part des autorités tunisiennes, politiques et scientifiques, à la menace intégriste et à la situation algérienne tenue à cet égard pour un contre modèle. Il répond de ce fait à un enjeu politique pour le régime tunisien : sortir du face à face avec l’islam sur le terrain symbolique de l’histoire ; l’identité tunisienne n’a pas pour origine la conquête musulmane et ne commence pas au Moyen-Age.

Plus largement, le faire-valoir d’une identité à la fois plus riche et plus ancienne va se renforcer en réaction aux facteurs conjoncturels des années 1990. La guerre du Golfe (1991) et la déception ressentie à propos de l’Union du Maghreb arabe, dont les différends algéro-marocains ont refait surface et conduit au gel des institutions de cette union en 1994, ont pour conséquence un retour sur soi et une plongée aux sources de la mémoire. Dans un tel contexte, avec un horizon politiquement neutre, le thème de la Méditerranée, et la revendication d’une identité plurielle qui lui est sous-jacente, va asseoir son hégémonie idéologique par rapport aux autres thèmes identitaires (“identité maghrébine”, arabe, africaine, musulmane).

Cette ligne politico-idéologique revêt un autre enjeu important qui se situe sur le terrain économique et diplomatique. Il s’agit pour les autorités tunisiennes de répondre à la nouvelle configuration des rapports Nord/Sud de la Méditerranée, en inscrivant la Tunisie dans la nouvelle politique euro-méditerranéenne inaugurée par la conférence de Barcelone des 27 et 28 novembre 1995. Cet arrimage de la Tunisie à l’Europe et le discours méditerranéen qui lui est propre a pour conséquence d’accentuer la rhétorique officielle portant sur le thème de l'”exceptionnalité” de la Tunisie et de son patrimoine, comme offre touristique aux étrangers, mais aussi pour relier “la diaspora” tunisienne et son potentiel économique et touristique à la patrie d’origine.

UNE EXTRÊME TENSION SOCIALE

Mais néanmoins la construction politico-identitaire – a priori intéressante ne serait-ce que par son ouverture sur l’autre – est loin de passionner l’immense majorité d’un peuple qui, tout en étant ancré dans l’arabisme et l’islam, comme les enquêtes sociologiques le montrent, sa préoccupation principale tourne autour du rêve d’une vie matérielle à l’européenne. Or, sur fond d’une atmosphère de fin de règne, l’autoritarisme politique tel qu’il s’exerce au quotidien de manière très complexe, et les pratiques clientélistes, réelles ou supposées, dans l’exercice du pouvoir à toutes les échelles de la société, n’ont cessé d’approfondir le fossé entre gouvernants et gouvernés.

Dans ces conditions, la parole politique a non seulement raté sa cible mais elle a produit de la désespérance. Et la fin tragique du jeune tunisien de Sidi-Bouzid – espérons que son cas ne fera pas école chez ses coreligionnaires – traduit un profond malaise notamment chez les jeunes. Et à ce stade d’une situation marquée par une extrême tension sociale, on est tenté d’affirmer que dans le monde arabe et en particulier en Tunisie, la tradition de l’Etat fort et son appareil répressif ont toujours pu faire taire les mécontentements populaires, sauf que les régimes en place, on l’a vu récemment en Iran, doivent faire face maintenant à une inédite mobilisation populaire orchestrée principalement sur la Toile. Face à la révolution du Web, vecteur à l’efficacité redoutable d’une aspiration légitime à des valeurs universelles, l’enseignement tiré de l’histoire atteint ici ses limites. Tous les scénarios sont désormais possibles.

Driss Abbassi, historien.

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