La Turquie d’Erdogan est un exemple radical des antidémocraties du XXIe siècle

Ainsi Recep Tayyip Erdogan va pouvoir former son gouvernement, contrôler l’Assemblée et nommer les juges et les procureurs ; bref exercer pleinement les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Plus qu’un nouveau tournant autoritaire, le régime que le reis turc instaure à la faveur des élections du dimanche 24 juin représente l’un des exemples les plus radicaux des antidémocraties du XXIe siècle.

L’erdoganisme part du principe que la nation turque, bras armé de l’islam, aurait reçu de l’histoire la mission de dominer le monde pour lui apporter justice et harmonie. Cette mission aurait cependant été entravée par l’inimitié de l’Occident, la trahison des ennemis de l’intérieur essaimés à travers la vaste « mère patrie de 18 millions de km2 », et l’aliénation des élites turques occidentalisées.

Le président le rappelle, la première guerre mondiale continue avec sa seule et unique finalité : détruire la Turquie. Faire face à cette menace exige la refondation de la nation dans son essence altérée.

Paramilitarisation de l’Etat

Au-delà de cet impératif de survie, il fixe aussi un objectif à échéance à ses sujets : 2071, le millénaire de la victoire turque sur Byzance, doit témoigner de la naissance d’une nouvelle ère de domination turque. Les « amis de 2071 » admettront « naturellement » la nécessité d’une fusion charnelle entre la nation et son chef : le reis doit puiser sa légitimité dans la nation pour incarner son passé et son futur, honorer ses « martyrs » dont le sang « a transformé la terre en patrie » et le « tissu en drapeau », et doter le pays d’une puissance digne de son rang.

Cet arrière-fond idéologique, réactivé et radicalisé à chaque défi que le régime d’Erdogan a dû relever en interne et à chaque défaite qu’il a subie en externe, explique largement la trajectoire de la Turquie des années 2010. Les élections du 24 juin confirment certes que de nombreux espaces de vie et de résistance continuent d’exister dans le pays, mais aussi qu’Erdogan peut compter sur un bloc hégémonique regroupant une bourgeoisie rentière qui bénéficie des sommes publiques faramineuses, les laissés-pour-compte convaincus que la pauvreté n’est pas une question politique ni même sociale, mais de la simple charité, et les classes moyennes turco-sunnites profondément conservatrices de l’Anatolie centrale.

Certes, la base électorale d’Erdogan, largement urbanisée, avec un taux de natalité qui ne cesse de chuter, négociant sa survie au quotidien ou tentant de capitaliser sur ses acquis, n’est nullement prête à se sacrifier pour la « patrie ». Mais, ce manque d’enthousiasme est compensé par la paramilitarisation de l’Etat à la fois en interne, avec la constitution de corps spéciaux de la police et de la gendarmerie, et en externe, avec la cooptation massive des djihadistes syriens, capables de procéder à un nettoyage ethnique dans la ville kurde d’Afrin comme de s’y entre-tuer pour le butin.

Effondrement économique

Erdogan est arrivé au pouvoir en 2002 à la faveur d’un double processus de dé-radicalisation, de l’islamisme mainstream (Frères musulmans, Ennahda…) qui, laissant derrière lui ses ambitions révolutionnaires, se faisait désormais apôtre du conservatisme social et du néolibéralisme, et de l’islamisme turc qui ne pouvait surmonter sa marginalité électorale qu’en réalisant une ouverture vers les classes moyennes, la gauche libérale, la mouvance kurde et l’Europe.

Depuis le tournant de 2010, cependant, l’erdoganisme ne survit que par un processus de re-radicalisation, mais cette fois-ci en tant que régime aux abois. Il est un régime d’exception et de guerre, mais sans qu’on sache exactement qui est l’ennemi et d’où vient la menace : la Russie, déclarée l’ennemi durant les premières années du conflit en Syrie, se transforma en ami, pour être remplacée par les « Croisés » comprenant, pêle-mêle, la « diaspora arménienne », le « lobby juif », le « lobby du taux d’intérêt » et les… « zoroastriens » [une minorité religieuse pré-islamique].

Le prédicateur Fethullah Gülen, « ami » intouchable du régime au nom duquel ses procureurs et juges faisaient régner une véritable terreur d’Etat, se vit labellisé, du jour au lendemain, chef de l’« Organisation terroriste-Structure d’Etat parallèle ».

Promouvant une croissance par un endettement à outrance la « doctrine Erdogan » place désormais le pays au bord d’un effondrement économique, mais la responsabilité est imputée par le président turc au « lobby du taux d’intérêt » et à l’« Occident »… jaloux de « notre troisième aéroport d’Istanbul » qui portera, fort probablement, son nom.

A la veille des élections du 24 juin le président turc avait expliqué, « en toute modestie », qu’il était, avec Vladimir Poutine, le seul grand leader international. Comme l’autocrate russe, il sait, en effet, qu’en cas de crise il peut compter sur sa puissance de nuisance et sur la capitulation des démocraties devant les antidémocraties.

Par Hamit Bozarslan, Historien et sociologue à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Il est notamment l’auteur de Histoire de la Turquie contemporaine (La Découverte, 2016).

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *