La vocation monastique résulte d’une attraction progressive

Les récits de vocation monastique, comme ceux de conversion, sont souvent décevants pour qui attend, en curieux ou en analyste, la restitution subjective d’une traversée d’expériences personnelles singulières et brûlantes, ayant décidé d’un changement de vie radical et ayant engagé une fois pour toutes l’intéressé dans une rupture avec l’ordre ordinaire du monde. Si les moines – les plus jeunes surtout – mobilisent à l’envi la rhétorique de l’« appel de Dieu » pour affirmer qu’ils n’ont pas choisi, mais qu’ils ont été choisis pour la vie du cloître, les récits personnels déclinent bien plus couramment l’histoire d’une attraction progressive, elle-même inscrite dans la singularité de parcours extrêmement divers, souvent sinueux, parfois chaotiques.

Dans la longue enquête que j’ai conduite au sein des monastères bénédictins et trappistes en France, je n’ai rencontré, parmi les moines de moins de 50 ans (et donc « jeunes », au regard de la démographie monastique actuelle), qu’un nombre infime de témoignages évoquant une vocation d’enfance, paisiblement alimentée par une socialisation catholique familiale intense, et s’épanouissant sans à-coups dans une entrée au noviciat, après quelques retraites monastiques à l’adolescence et l’épreuve d’attente minimale imposée à tout « regardant ».

Les communautés, même menacées dramatiquement par le vieillissement de leurs membres, ne se jettent pas sur les candidats précoces, pressés de s’engager dans un changement de vie immédiat et complet. Elles testent avec vigueur leur enthousiasme et leurs illusions, non seulement en leur offrant la possibilité de stages en communauté, mais en leur imposant aussi couramment de « mûrir » leur désir du cloître en accomplissant préalablement un parcours académique et/ou professionnel.

Les épreuves de la vie communautaire

On comprend que cette prudence est liée à la crainte que certains puissent imaginer trouver dans le paradisus claustri une protection contre les troubles et incertitudes du monde. Mais elle tient plus largement à la conviction, forgée par l’expérience, de la difficulté qu’il y a, au-delà du rêve de la vie fraternelle parfaite, à assumer les épreuves bien réelles de la vie communautaire, au sein d’un groupe où l’on ne se choisit pas. On entre aujourd’hui au monastère plus couramment à 40 ans qu’à 20, même si certains monastères d’orientation « traditionnelle » sont en général moins réticents à accueillir des candidats jeunes, voire très jeunes.

Quoi qu’il en soit, la plupart de ceux qui rejoignent aujourd’hui des communautés monastiques ont derrière eux des parcours académiques achevés, des expériences professionnelles ou menées sur d’autres terrains spirituels ou militants, parfois même (du côté notamment des candidats âgés à l’oblature régulière) des vies maritales et familiales interrompues.

De façon générale, dans une société post-chrétienne, où l’évidence de la figure du moine au centre du paysage religieux a disparu et où se multiplient les trajectoires spirituelles et personnelles accidentées, les trajectoires d’entrée au monastère se laissent de moins en moins saisir dans la formule simple du choix virtuose de la vie chrétienne radicale : cette formule a d’ailleurs le don d’exaspérer la plupart des moines, qui n’entendent revendiquer, en cette matière, que la singularité d’une forme de vie, parmi d’autres voies chrétiennes possibles et tout aussi exigeantes.

Une utopie du Royaume

Reste que tous ceux qui frappent à la porte des monastères, et dont les motivations sont partout sérieusement mises à l’épreuve, le font en invoquant leur décision de se retirer de la vie du monde pour aller jusqu’au bout de ce qu’ils nomment un désir de Dieu. Ils endossent, ce faisant, l’impératif de conversion que les vœux placent au principe de la définition de la vie monastique. Mais peu mesurent à ce stade – ils le disent volontiers après quelques années, s’ils sont demeurés moines – l’exigence, à moyen et à long terme, du changement de vie auquel sont confrontés ceux qui, après le parcours initiatique qui leur est imposé, décident de s’engager et sont reçus définitivement dans cette voie.

Cette vie, en dépit d’une idée très largement partagée quant au caractère immémorial du monachisme, n’est pas un moule hérité tel quel du passé. Balisées par les fondamentaux de la règle de saint Benoît (VIe siècle), la signification et les pratiques de la vie monastique n’ont pas cessé d’être retravaillées, interprétées et même réinventées au cours des siècles. Les conceptions de l’obéissance qui lie chaque moine à son abbé, les exigences de l’ascèse qui vise à soutenir l’effort de chacun pour atteindre à l’union, à l’Un, en se dépouillant des attachements secondaires, les manières de penser les relations entre les frères au sein de la communauté, les pratiques du travail, le sens donné à la pauvreté, la continuité de la prière : toutes ces dimensions, qui définissent la forme de vie dans laquelle s’engage le nouvel entrant, portent à chaque époque l’empreinte d’une histoire et d’un environnement religieux, politique, culturel et économique.

Un des thèmes utopiques dominants dans les monastères refondés au XIXe siècle, après la Révolution, était celui de la vie obéissante, pénitente, austère et mortifiée, par lequel le moine, en mourant au monde et à ses passions, pouvait collaborer au retour conquérant de l’Eglise catholique dans une société oublieuse de Dieu. Ce thème trouve à coup sûr moins d’écho aujourd’hui, chez les candidats à la vie monastique ou dans les communautés vers lesquelles ils se tournent. Bien moins, certainement, que celui d’un art chrétien d’habiter le monde : un art communautaire, harmonique, frugal et hospitalier, en consonance avec la Création et avec les aspirations des sociétés et des Eglises à l’unité. L’aspiration à une vie nouvelle qu’embrasse tout candidat à la vie monastique croise ainsi, à chaque époque, une utopie du Royaume que les monastères configurent, dans les conditions concrètes qui sont les leurs, comme une alternative au monde tel qu’il est.

Une affiliation à une famille

Pour autant, à chacune des étapes de cette trajectoire, le paysage du monachisme n’est pas lui-même homogène. Chaque communauté est porteuse d’une histoire singulière, d’un projet, d’un esprit qui lui est propre. Faire le choix d’entrer dans un monastère, c’est endosser aussi cette singularité, c’est s’affilier à une famille, prise elle-même dans la famille plus vaste de l’Ordre au sein de l’Eglise. C’est aussi s’attacher à un lieu, dont les particularités – climatiques autant qu’historiques – marquent à chaque fois un style communautaire propre.

Le vœu de stabilité prononcé par les moines (avec celui d’obéissance et de conversion des mœurs) exprime puissamment cet enracinement choisi dans un espace et dans un territoire. Il suffit de voyager un peu pour éprouver cette prégnance des lieux : de la douceur de la presqu’île de Crozon (Landévennec) ou des îles méditerranéennes (Lérins) aux rudesses du Morvan (La Pierre-qui-Vire) ou du plateau ardéchois (Notre-Dame-des-Neiges), des humidités de l’Orne (La Grande-Trappe) aux altitudes savoyardes (Tamié), le climat et la nature contribuent aussi à donner un contenu sensible à l’anticipation du Royaume, autant qu’à la vision du combat spirituel qui attend chacun pour inscrire cette anticipation dans sa propre vie.

Le changement de vie qui attend celui qui entre est d’abord l’adaptation à cet écosystème monastique, qu’il doit se représenter, dans la durée, comme le lieu de son développement personnel et spirituel. La clôture monastique, bien plus (à beaucoup près !) qu’elle ne limite les circulations entre le dedans et le dehors, fonctionne comme le marqueur physique de ce choix d’un lieu.

Clôture et encadrement du temps

Dans les limites de cette clôture, le changement de la vie s’impose par excellence dans l’encadrement du temps qui régit la vie communautaire. La liturgie, qui rassemble plusieurs fois par jour la communauté dans l’église abbatiale, n’est pas une activité des moines parmi d’autres activités. L’Office « fait » littéralement le moine, à la fois en donnant un sens et en imprimant concrètement son rythme à sa vie. La scansion des Heures produit, en prescrivant le rapport des moines à toutes leurs activités (lectio, étude, travail, sommeil, etc.), qui s’interrompent dès que la cloche sonne – une alternative au déroulement ordinaire du temps.

S’acclimater à cette respiration spécifique du temps constitue, pour les jeunes qui rejoignent une communauté monastique, une épreuve cruciale dans leur parcours de formation, bien plus engageante – ils l’affirment souvent – que les divers renoncements volontaires associés à ce choix de vie, à l’exception toutefois du sevrage du portable et des écrans, devenus pour tous la plus rude des mortifications. Les moines les plus anciens soulignent avec malice la difficulté des jeunes à intégrer la régularité de l’Office, s’agissant en particulier de l’office des Vigiles lorsqu’il est célébré en pleine nuit, et même dans les cas où il est placé très tôt le matin, juste avant l’office des Laudes. « C’est dur pour eux, note l’un d’eux, ils sont moins costauds ! Mais on ne va pas les chercher dans leur lit ! Ils finissent par s’habituer… ou pas. »

Tout cela n’a rien d’anecdotique. Ce qui est en jeu, dans le nouveau réglage du rapport à la veille et au sommeil, dans l’habitude du silence, dans les limitations alimentaires (partout très mesurées) associées au Carême ou à l’Avent, ou encore dans l’acceptation de l’autorité de l’abbé et du jugement des frères, ce n’est pas d’abord la soumission à une discipline collective, ni même l’acclimatation à un régime particulier d’activité. C’est l’incorporation – au sens fort de la Règle faite corps – de l’horizon utopique du monachisme chrétien lui-même.

Danièle Hervieu-Léger, née en 1947, est directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), qu’elle a présidée de 2004 à 2009. Elle travaille sur l’évolution du religieux et du christianisme dans les sociétés modernes, et notamment sur les mouvements charismatiques au sein de l’Eglise catholique. Elle est l’auteure du « Temps des moines. Clôture et hospitalité » (PUF, 710 pages, 27 euros).

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