La zone euro est dans le piège d’un scénario à la japonaise

Le piège économique se referme inexorablement dans la zone euro. Le scénario de la déflation japonaise était connu. Il était même dénoncé comme le pire danger économique. Et pourtant, par manque de vision et par obstination politique, la zone euro s’engage dans cette voie mortifère.

Une déflation est plus grave qu’une inflation. En effet, une inflation peut être combattue par une augmentation autoritaire des taux d’intérêt et des contrôles des prix, avec pour corollaire un tassement économique. Par contre, une déflation est une résignation, parce que la politique monétaire classique devient inopérante. Elle entraîne le chômage, un marasme économique et une augmentation du taux d’intérêt réel, c’est-à-dire après déduction de l’inflation, des emprunts (publics et privés), qui contrarie les investissements. Une déflation s’accompagne d’ailleurs souvent d’un piège de la liquidité, qui est une situation caractérisée par l’accumulation d’épargnes de précaution malgré des taux d’intérêt très bas.

Cette déflation est liée à deux erreurs de politique économique. La première erreur relève d’une grave myopie politique. Dès la crise de 2008, il était évident qu’un terrible choc allait affecter l’économie réelle. Ce choc de 2008 activa les stabilisateurs économiques des Etats qui durent, de surcroît, recapitaliser ou nationaliser les banques. La croissance de leur endettement était donc inéluctable, d’autant que le choc de vieillissement de la population commença à embraser les dépenses de retraites. Face à la croissance naturelle de l’endettement public, Bruxelles a pourtant décidé d’imposer de violentes politiques d’austérité. C’était une erreur totale, comme si la théorie keynésienne avait été lue avec dyslexie…

La contraction budgétaire est aujourd’hui scellée dans un pacte européen qui va inévitablement catalyser la contorsion économique. Ce pacte exige donc de diminuer l’excédent d’endettement public de 5% par an, afin d’atteindre un rapport de la dette publique sur le produit intérieur brut (PIB) de 60%. Cette règle se conjugue désormais à ce qu’on appelle la «règle d’or», qui exige de ne pas dépasser un déficit «structurel», c’est-à-dire en ne tenant pas compte des aléas conjoncturels, égal à 0,5% du PIB. Faute de pouvoir réaliser une dévaluation monétaire «externe», l’Europe a imposé une dévaluation «interne», à savoir une contraction budgétaire et des modérations salariales, traduites sous l’exigence de programmes d’austérité, désormais consacrés par le pacte budgétaire.

L’autre cause de la déflation est l’euro, dont les erreurs de conception nous apparaissent désormais avec effroi. C’est ainsi que la logique des Etats de l’Europe du Nord, qui était fondée sur une désinflation compétitive, se transforme en déflation récessionnaire. L’euro est devenu une monnaie génétiquement déflationniste. C’est le piège japonais d’une monnaie forte assortie d’un manque d’inflation et de croissance.

L’Europe du Nord impose sa souveraineté monétaire à la zone euro, alors que l’assouplissement monétaire est poursuivi par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Japon. Sans inflation, nous sortions de cette crise d’endettement public «par le bas et par l’intérieur», c’est-à-dire par des effacements de dettes publiques dans les pays du sud de l’Europe.

De plus, un autre risque se précise: c’est la hausse des taux d’intérêt. Les banques centrales ont toutes affirmé qu’elles garderaient les taux d’intérêt à un niveau plancher, mais cela ne vaut que pour les taux à court terme. Les taux à long terme sont, eux, déterminés par les marchés. Et il faut s’y préparer, ces taux à long terme vont augmenter pour plusieurs raisons: aboutissement progressif de l’assouplissement monétaire aux Etats-Unis, chute des devises émergentes, poussées d’inflation, etc. Une telle hausse sera catastrophique pour une Europe engluée dans la déflation et la récession.

Que devrions-nous faire ? Il faudrait créer un choc d’inflation, c’est-à-dire déprécier fortement l’euro par un immense assouplissement quantitatif, c’est-à-dire un refinancement massif (soit une création monétaire) des dettes publiques des pays fragilisés. Mais cela ne suffira pas. Il faudra réaliser que le retour à l’équilibre budgétaire n’est pas la solution alors que l’économie se contracte. Mieux vaut en effet de grands projets d’infrastructure destinés à moderniser l’Europe au-delà des Etats-nations. L’Europe n’y est pas préparée. Elle se prépare à une décennie aride. La monnaie et l’ordre social ne sortiraient pas indemnes d’une déflation. Ce serait la dernière défaite de l’euro

Par Bruno Colmant, membre de l’Académie royale de Belgique.

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