L’accord de Lausanne, révélateur des divisions en Iran

Mohammad Javad Zarif, le ministre des affaires étrangères de la République islamique, a sans doute donné la clé de l’accord de Lausanne en le qualifiant, selon le jargon contemporain qu’il maîtrise parfaitement, de « gagnant-gagnant » (bord-bord). Derrière cette banalité se cache une grande nouveauté. Les Etats-Unis et l’Iran ne sont plus dans une confrontation à somme nulle. L’un et l’autre peuvent tirer parti de la négociation dans laquelle ils se sont engagés. L’ouverture des pourparlers, en 2013, avait été une première page tournée. En voici une deuxième, tout aussi significative.

Mohammad Javad Zarif non seulement se félicite des gains qu’il assure avoir emportés – bien des observateurs pensent qu’en réalité l’Iran a fait beaucoup de concessions –, mais encore renonce à voir dans ses interlocuteurs les perdants de l’accord. Ses propos tranchent avec la rhétorique virile et révolutionnaire dont les dirigeants iraniens sont coutumiers. Ils attestent le prix que Téhéran accorde à son retour dans le concert des nations. Le président Rohani l’a confirmé en voyant dans la négociation une « première étape pour entrer dans une interaction constructive avec le monde ».

Dégel psychologique

Bien sûr, il reste beaucoup de pages à tourner pour apurer les contentieux qui se sont accumulés entre l’Iran et l’Occident, ainsi qu’avec une partie du monde arabe, depuis la révolution de 1979. Néanmoins, il s’est produit quelque chose d’irréversible, même si cette deuxième page s’avérait être la seconde et ne devait pas déboucher sur la rédaction d’un accord définitif d’ici au 30 juin. Il suffit de regarder les photos de Mohammad Javad Zarif et de John Kerry s’entretenant au bord du lac Léman, ou de ce dernier présentant ses condoléances au frère d’Hassan Rohani à la suite du décès de leur mère, en pleine négociation, pour comprendre la réalité du dégel psychologique.

Mais qui dit « gagnant-gagnant » dit aussi « perdant-perdant ». Du côté occidental et arabe, les insatisfaits sont identifiés. Qu’en est-il du côté iranien ? L’une des conséquences, paradoxale, de l’accord de Lausanne est l’aggravation probable de la situation financière du pays, du fait de la reprise de la baisse des prix du pétrole que provoque, en partie, l’anticipation de son retour sur le marché mondial.

Quant à l’accord à proprement parler, seule, jusqu’à présent, une fraction des gardiens de la révolution a exprimé sa désapprobation – mais une fraction seulement, et non la totalité d’un corps que l’on suppose à tort uni et dont on a fait le deus ex machina de la République islamique, contre toute évidence. Plus largement, les institutions et les milieux d’affaires liés aux services de sécurité, qui se sont enrichis grâce au contournement des sanctions dont ils maîtrisent le savoir-faire depuis les années 1980, s’inquiètent probablement de la perte de leur rente.

Vainqueurs

Pour sa part, Ali Khamenei, le Guide de la révolution, se tient coi. A dire vrai, il était le seul gagnant automatique de cette partie difficile. Il avait exprimé ses doutes, sans s’y opposer, se mettant en situation de récolter les fruits aussi bien d’un échec que d’une signature. Il demeure de la sorte le point d’équilibre et de synthèse du régime. Le président Rohani et son ministre des affaires étrangères semblent être les grands vainqueurs, suffisamment magnanimes (ou habiles) pour avoir associé, aux dernières semaines des pourparlers, Ali Akbar Salehi, le négociateur de l’ancien président Ahmadinejad, limogé en 2013.

Encore faut-il rappeler qu’Hassan Rohani n’est pas à proprement parler un réformateur, bien qu’il fût le chef de l’équipe des négociateurs de Mohammad Khatami avec l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, de 2002 à 2005. En 2013, il a été élu pour régler le contentieux diplomatique avec l’Occident, et ce grâce au retrait du vrai candidat réformateur, Mohammad-Reza Aref.

En d’autres termes, Hassan Rohani et Mohammad Javad Zarif représentent le pivot du régime. Ils sont les dépositaires de la « raison d’Etat » incarnée, tout au long de sa carrière, par l’ancien président Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, l’insubmersible, en dépit de ses revers électoraux successifs. Ces deux dernières années, ils ont d’ailleurs bénéficié du soutien indéfectible d’Ali Khamenei dans la conduite des négociations, quelles que fussent les éventuelles réserves de celui-ci.

Une pluralité d’institutions

En définitive, la conclusion de l’accord confirme la complexité du paysage politique iranien. Loin d’être une théocratie ou un régime totalitaire, la République islamique incarne ce type d’autoritarisme qui s’appuie sur une pluralité d’institutions, parfois concurrentes, et qu’avaient bien analysée des politistes comme Juan Linz ou Guy Hermet.

Pluralisme des forces armées et des services de sécurité, qui sont en rivalité permanente et contribuent à rendre compliquée la prise de toute décision. Pluralisme des factions politiques, que reflètent, dans une certaine mesure, la diversité de la presse et le caractère semi-compétitif des élections. Pluralisme religieux entre les « sources d’imitation » – les ayatollahs les plus éminents – et les écoles théologiques. Pluralisme économique entre les grands opérateurs, à commencer par les fondations de droit privé créées après la révolution et les waqf (biens de mainmorte) des principaux sanctuaires.

On ne le répétera jamais suffisamment : dans ce contexte, le Guide de la révolution est le régulateur du jeu politique, plutôt qu’un dictateur, ce qui n’empêche pas une certaine fermeture du système.

L’habileté des négociateurs de Lausanne est d’avoir choisi la période de Norouz, le Nouvel An, pour le dernier round. Le 21 mars, vacances de printemps obligent, l’Iran s’arrête pour au moins deux semaines, et cette fenêtre d’opportunité rendait inaudible toute opposition, voire discussion. Sans même parler de la symbolique qui associe la conclusion de l’accord à la célébration du solstice du renouveau. Et chacun de féliciter le ministre d’avoir travaillé pendant que le peuple fêtait en famille le Nouvel An… Il ne s’agit pas pour autant de verser dans l’angélisme d’une société apaisée.

L’ultradroite éconduite

Les dernières élections, celles de l’Assemblée des experts, qui désignent le Guide de la révolution, et celles de la chambre de commerce de Téhéran, les 9 et 10 mars, ont été parfois interprétées comme une victoire de la ligne conservatrice qu’aurait symbolisée l’échec d’Ali Akbar Hachemi Rafsandjani à se faire reconduire à la tête de l’assemblée des experts. Mais lui préférer le conservateur Mohammad Yazdi, c’était aussi éconduire l’ultradroite que représentait l’ayatollah Mohammad Momen, proche du très réactionnaire Mohammad-Taqi Mesbah Yazdi, renvoyer dos à dos des candidats qui polarisaient le jeu politique et stabiliser l’Etat en continuant à s’appuyer sur la droite conservatrice de la Société du clergé combattant, une formation politique.

Sage souci si l’on en juge par la violence de certains épisodes politiques, comme le 9 mars, à Chiraz, le quasi-lynchage d’Ali Motahari, député conservateur de Téhéran, fils de l’ayatollah Morteza Motahari, l’un des proches de l’ayatollah Khomeyni, assassiné quelques semaines après la révolution. A la veille de l’élection de l’assemblée des experts en mars, le parlementaire fut pris à partie par une foule furieuse, sans que la police montre beaucoup de zèle à le protéger. Il lui était reproché d’avoir contesté la légalité de l’assignation à résidence des leaders du « mouvement vert » de 2009.

En proie à de graves difficultés économiques et environnementales, à la spéculation foncière, à son implication de fait dans les conflits syrien, irakien, voire yéménite, l’Iran vit sur un volcan qui n’est pas que nucléaire. Même s’il a privilégié ces dernières années la continuité de l’Etat, par-delà les affrontements factionnels, même s’il connaît une réconciliation de plus en plus patente entre les partisans de la République islamique et les sécularistes – y compris dans la contestation, comme l’a prouvé la campagne « Un million de signataires contre les discriminations au détriment des femmes », qu’ont portée des militant(e)s issu(e)s de ces deux sensibilités depuis le début des années 2000 –, il recèle un potentiel de violences politiques que nul ne doit sous-estimer, sauf à prendre le risque de jouer avec le feu dans une région déjà en flammes.

Fariba Adelkhah, directrice de recherche à Sciences Po-CERI.

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