L’affaire Clotilde Reiss ou l’Europe vu comme un nain politique

Pour Téhéran, l’Europe est certes un géant économique dont les mollahs attendent qu’elle compense, du point de vue commercial et industriel, l’absence des Etats-Unis en fournissant à l’Iran les devises et les technologies dont il a besoin, mais aussi un “nain politique” dont l’avis, en conséquence compte peu.

Car Téhéran sait pertinemment bien que l’Europe est divisée, que sa politique étrangère est au mieux balbutiante et qu’aucune force militaire ne lui permet d’intervenir, seule et de façon crédible (à condition qu’elle le juge un jour nécéssaire, ce qui est douteux) dans la région du Golfe.

Dès lors, la politique iranienne vis-à-vis de l’Europe pourrait se résumer à trois axes fondamentaux : diviser les Etats pour les empêcher de s’entendre, jouer, chaque fois que possible, la carte européenne pour contrer les intérêts américains et transformer les membres de l’Union européenne en clients et fournisseurs nourrissant l’économie iranienne.

Pour autant, tous les Etats européens ne sont pas vus du même oeil par Téhéran.

La Grande-Bretagne, d’abord, liée aux Etats-Unis par une relation privilégiée que chacun connaît, est souvent considérée comme un “petit satan” par les dirigeants iraniens. Après la révolution islamique, Londres suspendit immédiatement ses relations diplomatiques avec l’Iran. Les Britanniques attendront presque une dizaine d’années avant de rouvrir, en 1988, leur ambassade. Durant la guerre contre l’Irak, Londres fut avec Paris et Washington, l’un des principaux soutiens et fournisseurs d’armes à l’Irak de Saddam Hussein. En 1989, l’ayatollah Khomeiny délivrait sa fameuse fatwa condamnant à mort l’écrivain britannique d’origine indienne, Salman Rushdie. Suite à cet “appel”, les relations furent à nouveau rompues entre les deux pays jusqu’en 1990 et ne reprirent, par la suite, qu’au niveau de chargé d’affaires. Les relations ne finirent par se normaliser qu’en 1998, sous la présidence du “réformiste” Mohammad Khatami et le ministre des affaires étrangères, Jack Straw, fut alors, en 2001, le premier homme d’Etat britannique de haut rang à visiter l’Iran depuis la révolution islamique. Les relations entre les deux pays restent néanmoins chaotiques, comme l’illustre le refus de Téhéran, en 2002, de recevoir les lettres de créance du nouvel ambassadeur britannique, David Reddaway, au prétexte que celui-ci était “un espion”. Pour faire “bonne mesure”, la presse ajoutait que cet orientaliste distingué, persophone et marié à une Iranienne était juif (…) Enfin, le fait que Londres ne cache pas être favorable à des sanctions “dures” envers Téhéran expose, bien évidemment, les intérêts anglais à une agressivité toute particulière de la part des mollahs.

La France occupe, elle aussi, une place intéressante dans la diplomatie iranienne. Vue comme une puissance moins agressive que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, elle n’en a pas moins été considérée également, comme un “petit satan”, à l’égal des Britanniques. Le fait que Paris ait accordé à l’ayatollah Khomeiny le droit de séjourner en France lorsqu’il fut expulsé d’Irak, et que c’est du territoire français qu’il dirigea la révolution islamique ne valut cependant à Paris aucun régime de faveur. Au contraire, la France ayant offert le refuge à de nombreux opposants du régime révolutionnaire, cette position déchaîna la propagande du régime et entraîna de graves conséquences : au moins une quinzaine d’opposants au régime des mollahs furent agressés et souvent assassinés sur le sol français par les agents du régime, le plus connu d’entre eux étant le dernier premier ministre du chah, Chapour Bakhtiar. Les positions de Paris durant la guerre imposée par Bagdad n’arrangèrent, bien évidemment, pas les choses : la France offrit un soutien constant et total à l’Irak et en paya le prix : Téhéran répondit par des prises d’otages (au Liban) et des attentats (à Paris). Aujourd’hui, la France participe aux efforts de la communauté internationale en vue de faire cesser le programme nucléaire iranien, ce qui a le don d’irriter farouchement les mollahs. Autre source de mécontement en Iran, la politique laïque de l’Etat français et son application stricte, telle la loi sur le voile qui a été sévèrement critiquée à Téhéran.

En définitive, le seul pays important à avoir de bonnes relations avec l’Iran n’est autre que l’Allemagne fédérale. En 1984, Hans Dietrich Genscher fut le premier ministre des affaires étrangères européen à visiter Téhéran. Par la suite, les services secrets allemands signèrent un accord de coopération avec les services iraniens, ce qui provoqua évidemment la colère des partenaires de l’Allemagne. Même l’enlèvement de plusieurs ressortissants allemands à Beyrouth par le Hezbollah (aux ordres de Téhéran) dans les années 1980, l’assassinat de plusieurs dirigeants kurdes opposés au régime, à Berlin en 1992, ou encore les arrestations de plusieurs ressortissants allemands en Iran, sous des prétextes fallacieux, n’entravèrent pas les bonnes relations entre les deux pays. En mai 2005, le chancelier Gerhard Schroeder ira même jusqu’à déclarer qu’il fallait retirer l’option militaire de la table ! Outre le fait que le chancelier allemand oubliait les leçons de stratégie du grand Frédéric II qui affirmait que “la diplomatie sans la force ressemble à de la musique sans instrument”, c’était bien évidemment affaiblir considérablement la position occidentale et faire un cadeau considérable à Téhéran que d’exclure, d’emblée, le recours à la force. Toute la diplomatie coercitive ne repose-t-elle pas en effet sur l’idée que la force des armes, in fine, pourrait pallier l’échec de la diplomatie ? L’accession d’Angela Merkel au pouvoir a modifié les relations entre les deux pays. La chancelière, d’une part, ayant souligné à plusieurs reprises que le monde devait agir rapidement pour empêcher l’Iran de se doter de la bombe et, d’autre part, ayant fortement condamné les déclarations antisémites et anti-israéliennes du président Ahmadinejad : “Un président qui met en doute le droit d’Israël à exister, un président qui nie l’Holocauste, ne peut s’attendre à ce que l’Allemagne tolère ces affirmations.” A l’heure actuelle pourtant, l’Allemagne demeure le principal partenaire commercial de l’Iran.

Frank Nouma, correspondant à Bruxelles du Jérusalem Post.