L’Afghanistan ne sera pas le Vietnam

La perplexité qui semble parfois prévaloir quant à notre engagement en Afghanistan peut être salutaire si elle sert de point de départ à un renouveau des regards portés sur ce conflit par l’opinion publique.

C’est le souhait que l’immersion au sein de la crise afghane peut inspirer face au décalage permanent entre la réalité du terrain et les reflets plus ou moins catastrophistes qui en sont régulièrement donnés. Dans le district de Saroubi (à l’est de Kaboul) où le 2e régiment étranger d’infanterie est déployé depuis près de quatre mois, l’amélioration de la situation depuis un an fait pourtant figure d’évidence.

Depuis la flambée de violence du 18 août 2008, la plus grande partie de la vallée d’Uzbin est ainsi progressivement passée sous le contrôle de l’armée afghane, qui y est déployée au côté d’une compagnie de légionnaires. Le 20 août, presque un an jour pour jour après l’embuscade qui fut fatale à dix de nos soldats, le premier tour de l’élection présidentielle a enregistré dans cette région reculée un taux de participation sensiblement supérieur à la moyenne nationale. Les tentatives de quelques insurgés pour dissuader la population d’aller voter s’y sont traduites par un échec retentissant, symbolisé par l’image de ces électeurs afghans se dirigeant à longues enjambées vers le bureau de vote alors même que la montagne résonnait du fracas des armes automatiques.

Enfin, si en 2007 les incidents notables étaient majoritairement répartis le long de l’axe stratégique qui relie Jalalabad à Kaboul, et comptaient plusieurs poses d’engins explosifs improvisés, ils sont maintenant cantonnés à l’extrême nord de la vallée d’Uzbin, où ils traduisent le désarroi de ceux pour qui cette région était devenue un sanctuaire intouchable. Autant de signes tangibles qui démontrent la réalité des progrès grâce à l’action souvent remarquable de l’armée afghane.

Sans doute, le district de Saroubi n’est pas l’Afghanistan, pays pluriel s’il en est, et la tendance favorable qui se dessine pourrait même ici être remise en cause. Mais l’apprécier à sa juste mesure nécessite surtout de corriger une erreur de perspective répandue, qui trouve ses racines dans une vision assez condescendante de la société afghane.

En arrière-plan des commentaires désabusés, sous prétexte d’être réalistes, qui meublent nombre de chroniques, semble en effet se découper l’ombre sinistre de l’évacuation de Saïgon. Comme si les talibans étaient un nouvel et redoutable avatar du Vietcong, comme si, également, l’OTAN, nouveau Sisyphe, n’avait d’autre choix que de tenter d’amener à toute force à maturité, par le biais de la conquête de “coeurs et d’esprits” promis au plus offrant, une foule afghane infantilisée et sans cesse à reconquérir.

Or le visage qui transparaît d’elle à Saroubi est bien différent. Il est celui d’une société pachtoune qui inspire le respect, aux modes de fonctionnement très anciens, où le dialogue est érigé au rang de vertu cardinale au cours des chouras, ces assemblées coutumières qui règlent la vie des communautés de tous niveaux. Sans doute cette société a-t-elle été fragilisée par trente ans de guerre, sans doute voit-elle la culture guerrière d’une partie de ses membres encouragée par des fanatiques eux-mêmes manipulés, sans doute s’interroge-t-elle parfois, face à l’irruption d’un monde moderne qui bouscule son mode de vie ancestral, mais les “coeurs et les esprits” n’en sont pas moins libres.

Aujourd’hui ils recherchent avant tout la paix et la tranquillité. Ils refusent majoritairement l’obscurantisme taliban, qu’il soit idéologique ou plus souvent d’opportunité. Ils aspirent à un Afghanistan indépendant et réconcilié avec lui-même. C’est dire qu’il s’agit ici moins de battre une insurrection, à qui cette désignation générique tend à donner une consistance usurpée, que de donner un point d’appui discret mais solide à une société aux prises avec une crise interne.

Crise sans doute grave et durable, mais dont l’essentiel des protagonistes de tous bords reste relié par des allégeances multiples, par les souvenirs communs de la lutte contre les Soviétiques ou encore par toutes sortes de querelles fort peu politiques, c’est-à-dire par des liens qui préservent la possibilité du dialogue à venir.

Dans ce contexte, à Saroubi, la simple présence de la force française joue un rôle essentiel pour maintenir la situation d’équilibre relatif qui s’est instaurée entre les différentes factions politiques et donner ainsi aux Afghans les conditions de stabilité nécessaires à la résolution de problèmes qu’eux seuls sont à même d’aborder. Dans certains cas, il s’agira de permettre aux volontés de développement de venir à maturité dans des zones défavorisées, dans d’autres cas, il s’agira d’utiliser, en appui de l’armée afghane, la force militaire pour décrédibiliser l’action de perturbateurs inaccessibles à toute forme de dialogue, dans d’autres cas encore, la seule dissuasion suffira en soutien d’une forme de médiation.

Mais si, dans aucun de ces cas, la force internationale ne résoudra à leur place les problèmes des Afghans de Saroubi, pire encore, serait son départ. En effet, celui-ci signifierait à coup sûr le retour au chaos, et cela, de nombreux Afghans le savent et nous le disent. C’est dire encore que contrairement à une idée répandue, le temps joue contre les insurgés de tous bords car chaque jour qui passe est un jour de consolidation pour une société afghane en quête de renouveau.

Si référence historique il doit y avoir, nous sommes certainement plus proches de Lyautey. La partie n’est pas gagnée, cela prendra du temps, mais ici seule l’inaction serait coupable, c’est ce dont sont convaincus les officiers, les sous-officiers et légionnaires du bataillon français qui parcourent les vallées et les villages à la rencontre des habitants de ce pays.

Benoît Durieux, colonel, commandant du bataillon français à Saroubi.