L’Afrique reste la démocratie des mains tendues

Le bipède parlant, cette chose étonnamment complexe et belle par endroits, est aussi un livre aux révélations souvent tristes parce qu’indignes, dépourvues de noblesse, de finesse. Céline dirait: «Bon Dieu, qu’est-ce qu’ils sont lourds!» Depuis un certain temps, c’est l’Afrique et ses Africains qui peuplent mes nuits cauchemardeuses. J’observe, cogite, mais toujours bute, dans un silence difficilement tenable, sur un mur au décor hiéroglyphique.

En sentinelle déracinée, depuis mon Occident des faux conforts, je cale mon focal sur Tombouctou et alentours: quel désastre. De mon poste d’observation, je suis mal à l’aise, honteux et peureux. Alors que François Hollande triomphe sur la terre de Lumumba et de Mandela comme Charles de Gaulle jadis, alors que 74% des Français jugent que l’islam est intolérant, je ne sais plus où cacher, dans la foule qui m’environne, mon épiderme (noir) et mon nom (El Hadj). Ecartelé entre mes trois chaises (Occidental de fait, musulman par principe, Africain par origine), je refuse, malgré l’inconfort qui est le mien, ce tableau manichéen des hommes qui cherchent à saper mon honneur, ma dignité et mon courage.

Sur le vrai tableau aux cinquante nuances de gris, je ne parlerai pas de Senghor, je l’ai trop fait. En revanche, je distingue bien Houphouët-Boigny, l’homme qui, par acte de foi construisit dans son village une basilique réplique de celle romaine: une basilique couleur café. Parti outre-tombe avec les clés de l’unité nationale ivoirienne, il laissa le nord et le sud s’épier sur un fond silencieux de croix et de croissant antagonistes. La France pompière (pyromane?) doit, non loin de là, veiller au grain et, au besoin, introniser elle-même le lutteur que les bulletins de vote placent au-dessus des mêlées électorales.

Non loin de lui, vers le centre, le vieux fils maudit de la démocratie africaine, l’enfant non désiré de la décolonisation, Abdoulaye Wade. Pour éclipser et effacer de l’histoire africaine les présidents fantoches de l’ère des indépendances, il devint bâtisseur. A son compte, des routes (c’est bien!), un théâtre (c’est bien!), et une statue de la Renaissance africaine à sa gloire (c’est mal!). Un colosse de bronze d’une mocheté sans pareil sur la planète, le plus haut du monde nous dit-on. Aux oubliettes Senghor, aux oubliettes Houphouët, aux oubliettes les autres. Mais sous les pinceaux qui ont dessiné les contours de ce crâne rasé, bâtisseur et mégalo, une petite once de fierté quand même. Il a osé demander à l’armée française, présente sur le sol sénégalais bien avant l’aube des souverainetés virtuelles, de plier fusils, tanks et tentes, car pour sa défense, le pays de Lat Dior peut compter sur ses propres enfants: allons enfants de la patrie, aux armes et cætera.

Ce chromosome Y, code caractéristique des peuples fiers, courageux et dignes, Macki Sall n’en a pas hérité. Lui le fils spirituel qui détrôna le père par un simple geste de bulletin de vote a ramené le Sénégal 53 ans en arrière. Sur la toile, on l’aperçoit, une fois sur le trône, prendre l’avion pour la France. Genou à terre sur le gravier de l’Elysée, les mains tendues comme il se doit, il reçut du roi Nicolas Ier, un chèque de 120 milliards de francs CFA et un contingent de 375 soldats français. Une aide économique d’urgence pour remplir les caisses laissées vides par son prédécesseur dépensier, et des gardes-frontière venus de l’ouest pour sécuriser la ligne de front islamiste désormais aux portes de l’autre ligne imaginaire qui nous sépare du Mali. Merci la France! Merci pour ton portefeuille et ton regard paternel et bienveillant.

Au foyer image, lieu de convergence des regards du moment, deux pays: la Centrafrique et le Mali, justement. Le premier me fit réveiller un matin en sursaut. Sur France Info, un habitant de Bangui criait à coups de décibels: «Au secours la France!» Des hommes qu’on nomme des rebelles étaient en train de traverser cette gigantesque passoire géographique, kalachnikov en bandoulière, direction la capitale. L’armée centrafricaine? Inexistante, invisible.

Le deuxième, centre de gravité provisoire des préoccupations mondialistes, fait presque oublier la Syrie, en tout cas en France. Il fut même cité en exemple dans le sous-continent ouest-africain à la recherche de ses repères démocratiques. Mais ici, des militaires ont trouvé le moyen d’organiser un coup d’Etat en mars 2012, à un mois des élections présidentielles. Comble du ridicule, le président sortant n’était même pas candidat à sa succession. Tombouctou la belle, Tombouctou le phare de la croisée des lumières en avait profité pour glisser et tomber entre les mains de redoutables djihadistes, plus forts que les guerriers talibans. Ses reliques calligraphiques, ses manuscrits, ses briques couleur sable et sa population cosmopolite dans un tourbillon, livrés à une poignée de preneurs d’otages, coupeurs de mains obscurantistes, ne sachant pas lire.

Entre une population locale qui ne trouve pas dans sa géographie artificielle et dans les cendres encore chaudes de son passé d’après congrès de Berlin des réminiscences d’une «Radio Bamako» d’où «Des Maliens parlent aux Maliens» pour un «Mali Libre», une armée de fantoches qui n’est étincelante et régulière que dans son invisibilité trouillarde, des représentants du peuple et de l’Etat qui sont les premiers, parce que détenant les moyens du peuple, à prendre leurs jambes à leur cou, des risibles voisins de l’Union africaine et de la Cedeao qui, en réunions interminables dans des hôtels de luxe, quémandent encore et toujours l’ingérence humanitaire de l’Occident (pécuniaire de préférence) pour venir à bout de 40, 50… islamistes soi-disant, on se demande justement si ces pays méritent leur place sous le soleil des indépendances qu’ils clament, fêtent et chantent depuis maintenant plus de 50 ans.

Et lorsque l’armée française, pompière (pyromane?) descend à Gao, Tombouctou, Kidal… sans tirer le moindre coup de feu, lorsque les soi-disant 3000 mercenaires djihadistes surarmés, aguerris au combat se dissolvent comme par miracle dans le sable solvant du Sahara (pourtant entièrement, malgré ses imaginaires mirages caverneuses et forestières, dans le maillage serré des drones et satellites orbitaux), Amadou et Myriam, griots infatigables, ambassadeurs et porte-parole de la Mandingo World Music, chantent la louange de l’Hexagone et celle de Dieu. L’Afrique, c’est aussi et encore la démocratie des mains tendues: une vers le ciel, une vers l’Occident. A quand la renaissance africaine? Que se passe-t-il au Mali qu’on ne nous dit pas? Qui se cache derrière tout ça? La situation souffre terriblement d’un manque de clarté.

Le spectacle malien est triste, humiliant. Les Africains ont encore déshonoré l’Afrique mère. Hier, ils avaient tué Thomas Sankara, aujourd’hui ils alignent les Touareg. Afrique mère, tu me manques: «Afrique des fiers guerriers dans les savanes ancestrales. Afrique que chante ma grand-mère au bord de son fleuve lointain…» La voix qui parla au fils impétueux David Diop avait menti, car l’arbre robuste et jeune splendidement seul au milieu des fleurs blanches et fanées, ce n’est pas l’Afrique mon Afrique qui repousse, qui repousse patiemment, obstinément, et dont les fruits ont peu à peu l’amère saveur de la liberté. Non! Ça, c’est le rêve en alexandrin; la réalité, elle, c’est le Mali, c’est les autres.

Au fond, cher continent, je ne veux pas que tu te fasses recoloniser, et tu le sais. Mais, entre nous, dis-moi? On va où là?

El Hadji Cissé, écrivain.

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