L’AKP ou l’impossible alternance

Alors que le bilan des altercations en Turquie s’alourdit de jour en jour (4 morts et près de 5000 blessés), la reprise de la place Taksim par les forces de l’ordre et les déclarations du Premier ministre affirmant que le gouvernement ne montrerait plus aucune tolérance à l’égard des manifestants permet d’avancer des pistes sur l’avenir du mouvement social en cours.

Un premier développement consisterait en un recul du gouvernement sur les projets les plus contestés par les protestataires. Mais cette option semble peu envisageable, les avancées sociales conquises par la rue étant très rares dans l’histoire récente du pays. Le gouvernement dispose d’une large base électorale et d’une majorité confortable à l’assemblée lui permettant de camper sur une position de fermeté. Une autre évolution réside dans la radicalisation du mouvement, dont pourrait se servir l’AKP pour durcir ses positions à l’encontre de l’opposition. Il est impossible d’exclure la possibilité d’une confrontation entre des forces civiles pro-AKP et les protestataires, ce que les déclarations du Premier ministre évoquant sa difficulté à contenir ses sympathisants désireux d’en découdre avec les manifestants laissent envisager. La violence irrégulière permettrait à l’AKP de délégitimer le mouvement de contestation et d’introduire la division dans ses rangs. On entrerait dans une séquence que le pays a déjà connue à plusieurs reprises, quand des groupes arrimés aux partis au pouvoir usaient d’une violence irrégulière contre une opposition divisée, et attisaient le conflit social afin de légitimer une politique d’ordre et la reconduction du parti au pouvoir. Nous pourrions alors assister à une sortie de crise comparable à celle qu’a connue la France au terme du mois de mai 1968, dans laquelle la convocation d’élections anticipées permettrait à l’AKP de sortir de la crise par le haut, en obtenant dans les urnes un surplus de légitimité et une large majorité à l’assemblée.

Si cette seconde option est concevable, c’est parce que depuis son arrivée au pouvoir en 2002, l’AKP a massivement investi les structures d’Etat et a opéré une véritable confiscation du pouvoir. Il a placé son personnel politique aux postes clés de l’administration et contrôle dorénavant l’ensemble des institutions publiques. Une forte influence sur l’appareil d’Etat lui sert pour entretenir des clientèles électorales toujours plus vastes et éviter l’usure du pouvoir. En s’appuyant sur un appareil judiciaire mis au pas, il a obtenu l’arrestation arbitraire de nombre de ses opposants et des forces sociales capables de lui contester ses positions de pouvoir.

Cette implantation dans l’Etat fait du parti l’intermédiaire indispensable des groupes économiques et sociaux désireux de profiter des fruits de la croissance et de la redistribution des ressources publiques. Il a su profiter de la libéralisation de l’économie en attribuant de nombreux contrats publics à ses partenaires économiques. Une fraction du patronat anatolien a ainsi bénéficié des succès économiques du pays.

Le parti a pu s’appuyer sur le processus de pré-adhésion à l’UE pour se renforcer : les fonds européens profitent en premier lieu aux entreprises qui lui sont proches. Le champ syndical est aussi touché, l’AKP ayant modifié la législation pour faciliter l’ancrage des syndicats qui lui sont proches dans la fonction publique et dans des secteurs d’activité de plus en plus nombreux. Enfin, il a facilité le rachat de médias par des groupes économiques contrôlés par des proches des hiérarques du parti, ce qui explique le peu d’attention médiatique accordée au mouvement en cours.

Cet investissement massif de l’Etat a pour conséquence de réduire les possibilités d’alternance gouvernementale. Mais ceci n’est pas spécifique à l’AKP : depuis la première alternance qu’à connue le pays en 1950, tous les partis dominants ont disposé des institutions publiques pour se maintenir aux affaires et contraindre l’opposition. En ce sens, l’AKP ne fait que reproduire une pratique historique.

La spécificité du contexte actuel réside dans la marginalisation de l’armée qu’a réussi à opérer le parti. Depuis les années 1950, et malgré la tenue régulière d’élections libres, seules les initiatives des militaires ont permis l’alternance quand un parti occupait seul le pouvoir. Ceci ne fait nullement de l’armée la gardienne de la démocratie en Turquie, puisqu’elle s’est servie de chacune de ses interventions pour renforcer son contrôle sur le jeu politique. En 2002, quand l’AKP forme son premier gouvernement, elle dispose encore d’une forte influence politique. En reprenant à son compte le projet européen du pays et en respectant les exigences de la commission européenne qui souhaite un cantonnement des militaires dans leurs casernes, l’AKP réduit les positions occupées par l’armée dans l’appareil d’Etat et multiplie les procès à l’encontre de centaines de militaires. Si bien que l’un des faits les plus significatifs de ces derniers jours réside dans le mutisme de l’armée. C’est la première fois depuis des décennies qu’elle n’est pas en mesure d’instrumentaliser l’opposition. Dans ce contexte, si le mouvement en cours peut apparaître comme un véritable test démocratique pour le régime, la confiscation du pouvoir opérée par l’AKP depuis plus de dix ans doit malheureusement appeler au plus grand pessimisme.

Par Benjamin Gourisse, post-doctorant à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

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