L’alimentation carnée n’a rien de naturel

Les discussions qui entourent la viande sont confuses parce que les uns et les autres ne parlent pas de la même chose : les uns disent défendre un régime alimentaire, prenant un point de vue diététique ; les autres, les pratiques d’élevage et la tradition carnée, et en appellent pour cela au vaillant chasseur du paléolithique comme au bon pasteur du néolithique ; d’autres encore font entendre que la viande est un meurtre, dans le sillage d’une tradition de pensée déjà décelable dans les mythes (dont le mythe orphique de Dionysos) qui tiennent l’alimentation carnée pour une forme de cannibalisme.

L’élevage est une vaste entreprise de mise à mort. Ceci est un fait, contre lequel la rhétorique ne peut pas tout, car il a la dureté du réel. Et c’est ce fait qui, s’il ne trouble pas pareillement tous les esprits, demeure encore et toujours ce qui doit être camouflé, abrasé, ou justifié. Le paradoxe tient en ceci que la viande comme aliment ordinaire institue un rapport fondamentalement meurtrier aux animaux, mais qu’il est impensable comme tel parce que toujours noyé dans les rouages d’un processus au sein duquel les animaux sont les conditions de possibilité d’une production qui les ignore.

Qu’on se réfère au mythe du néolithique ou à celui qui veut que notre espèce soit devenue humaine grâce à la chasse, on commet une seule et unique erreur : dans les deux cas, un fait historique est considéré comme un fondement. Les vestiges mis au jour et interprétés par les paléoanthropologues et les archéozoologues permettent, tant bien que mal, de reconstituer l’alimentation des premiers hominidés.

Charognard et cannibale

La thèse de l’hominisation par la chasse a eu son heure de gloire lors d’un grand colloque qui s’est tenu à Chicago dans les années 1960. On a depuis établi que l’homme des premiers âges était aussi bien charognard (se contentant alors des restes délaissés par les carnivores sur les carcasses des animaux qu’ils avaient eux-mêmes tués), parfois cannibale. Dans de nombreuses aires, et y compris durant le XXsiècle, des groupes humains pratiquaient un cannibalisme gastronomique, encore dit «  de gourmandise  », parfaitement documenté par les anthropologues.

L’argument, bien connu lorsqu’il est invoqué à propos de la viande animale – «  parce que c’est bon  » –, était en ce cas lui aussi mis en avant. La typologie des formes de cannibalisme est complexe, et aucune confusion ne doit être commise entre un cannibalisme de survie, le plus souvent nécrophage, ou encore des rituels funéraires de consommation des défunts, avec le régal de chair humaine. Non localisé géographiquement et ayant traversé toutes les époques, le cannibalisme n’est plus tenu pour une preuve d’archaïsme.

Manger de la viande est naturel, entend-on souvent. Les premiers hommes étaient opportunistes : ils mangeaient ce qu’ils trouvaient. Des individus, physiologiquement omnivores, auraient parfaitement pu, de manière occasionnelle ou régulière, manger des animaux (ou des hommes), sans que le fait de tuer pour se nourrir persistât au point de devenir la norme alimentaire.

Un régime omnivore

Mieux, ces premiers hommes auraient parfaitement pu être végétariens, pour des raisons circonstancielles, sans qu’il fût possible de présenter l’institution de la viande comme une dérive contre-nature. Si l’homme était carnivore au sens où le sont certains animaux, et non omnivore, il serait peut-être vain de s’engager dans une discussion sur la consommation de chair animale, mais en partie seulement car l’humanité pourrait vouloir s’émanciper de cette «  nature  », comme elle le fait de manière croissante dans des domaines plus solidement entés sur un socle biologique que ne l’est l’alimentation. Songeons notamment à la procréation et, au-delà, aux visées du transhumanisme qui projette d’émanciper de part en part l’être humain de sa condition psychophysique par l’adjonction d’artefacts.

Le fait que les humains soient omnivores confère cependant à l’institution de la viande un caractère particulier. Un régime omnivore, faut-il le rappeler, est indifféremment composé de végétaux et d’animaux ; c’est un régime qui par définition n’exclut rien puisqu’il inclut tout  ; il est propre à un organisme dont la physiologie s’accommode de toutes sortes de nourritures. Que les hominidés du paléolithique, qui furent longtemps charognards avant de chasser eux-mêmes, ou que le pastoralisme, dont les spécialistes s’accordent aujourd’hui à reconnaître qu’il ne constitua pas une mutation brutale et uniforme, fournissent aux yeux de certains la norme de nos sociétés est sidérant.

La population humaine a décuplé, les sols sont occupés, les productions alimentaires radicalement autres que celles de ces temps, et tout, enfin, est différent. Mais, et la chose est curieuse, la production de viande est perçue comme une nécessité transcendant toutes les conditions historiques de l’humanité.

Ainsi l’alimentation carnée serait-elle doublement fondée. Si elle venait à disparaître, c’est tout bonnement «  l’homme  » qu’elle entraînerait dans sa chute. Certains ne craignent en effet pas d’annoncer la mort physique de l’homme si le végétarisme en arrivait à se généraliser, quand d’autres voient se profiler sa mort morale si une «  rupture avec ce qui nous fait homme  » se produisait.

N’est-il pas curieux qu’à une époque où l’avenir de l’humanité dépend moins que jamais de la chair animale un tel discours apocalyptique soit proféré ? A quoi tenons-nous tant dans «  la viande  » ?

Florence Burgat est philosophe, directrice de recherche à l’INRA. Dernier ouvrage paru : « La cause des animaux. Pour un destin commun », Buchet-Chastel, 112 p., 12 €.

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