L’Allemagne a produit son propre aveuglement face à l’extrême droite

La visibilité brutale de l’extrême droite allemande ébranle les certitudes. En Allemagne, comme chez ses voisins qui l’observent, c’est la sidération. Car cette réalité d’un extrémisme organisé et violent est choquante dans le pays qui a produit le nazisme. Elle est aussi d’autant plus stupéfiante que l’Allemagne a longtemps été un exemple, en n’ayant pas de droite radicale organisée en parti politique. Ce pays a semblé résister à la montée de l’extrême droite, constatée partout en Europe, et s’en est enorgueilli.

Or, en l’espace de cinq ans, le mouvement anti-réfugiés Pegida puis le parti AfD (Alternative für Deutschland) ont projeté dans l’espace public et le discours politique des motifs radicaux, puisant dans un fonds nauséabond qu’on croyait éradiqué. La violence terroriste a fait irruption : après les crimes du réseau NSU [Nazisme clandestin], ce sont trois attentats à motif d’extrême droite en huit mois, à Cassel, Halle, puis près de Francfort. A chaque fois, les crimes sont perpétrés par des individus radicalisés sur Internet et connectés à des réseaux d’extrême droite. L’ampleur du phénomène saute au visage, en même temps qu’on réalise que ces idées et ces réseaux ont toujours existé depuis 1945, discrets mais bien là, à l’Ouest comme à l’Est.

A l’Ouest, une réalité impensable

Le pays, qui s’est construit une nouvelle identité dans le rejet obsessionnel du nazisme et du fascisme, a produit son propre aveuglement. A l’Ouest, cette identité s’est édifiée avec les structures démocratiques de la RFA, sous l’impulsion des puissances occupantes et parce que, moralement, c’était la seule option possible pour les Allemands après Hitler. Le travail sur le passé, omniprésent, admirable et admiré, fait indéniablement partie de la success story de l’Allemagne fédérale.

Depuis les années 1960, l’éducation à la démocratie par la connaissance et le rejet de l’idéologie raciste et autoritaire a été érigée en devoir absolu, de l’école aux médias en passant par d’innombrables associations et institutions, comme la Centrale fédérale pour l’éducation politique (Bundeszentrale für politische Bildung). A sa création, en 1952, il fallait lutter aussi contre l’idéologie communiste. La RFA a pu ainsi se construire une identité positive dans le double rejet du nazisme dans le passé et du communisme dans le présent. On a interdit dans le même élan le parti néonazi SRP en 1952 et le parti communiste KPD en 1956.

Mais, dans les années 1970, on s’est davantage inquiété de l’extrême gauche violente de la Fraction armée rouge que de la fascination pour Hitler, toujours présente. On a minimisé les signaux faibles de la mouvance d’extrême droite dans ses actions racistes et antisémites – parce que cette réalité était simplement impensable en RFA. L’illusion d’une immunisation réussie de la société allemande a été à la mesure des efforts fournis et de la foi dans les vertus du ruissellement démocratique. Même les historiens se sont, jusqu’à très récemment, peu intéressés à cette réalité.

A l’Est, un passé rejeté en bloc

En miroir, l’antifascisme de la RDA a aussi été le socle d’une nouvelle identité libérée du nazisme. Le régime est-allemand s’est construit sur le mythe que le prolétariat était par nature victime des puissants, et donc en résistance face au nationalisme et au fascisme. Ces poisons n’étaient que le produit du capitalisme. Mais si l’antifascisme a été omniprésent dans le discours et les rituels sociaux de RDA, la population ne s’est pas réellement confrontée au passé nazi, rejeté en bloc. Cela a créé l’illusion, pour chacun, d’être lavé de toute responsabilité, tout en laissant un mouvement néonazi violent se développer dans l’ombre.

Là aussi, cette réalité a été tue, parce qu’incompatible avec le modèle revendiqué. Si on y ajoute un chauvinisme local fort dans l’est de l’Allemagne, la longue absence d’expérience politique démocratique et la déception face aux promesses de la réunification, on a les ingrédients d’une des surprises d’après 1990 : la violence raciste et xénophobe s’est libérée dans les nouveaux Länder en même temps que le parti d’extrême droite NPD entrait dans des Parlements régionaux. Ce parti néonazi avait connu une poussée en RFA dans les années 1960, mais on l’avait ensuite cru marginal et moribond.

Or l’extrême droite violente actuelle est bien le produit d’échanges inattendus entre l’Est et l’Ouest, réunis en 1990 : à l’Est, la « haine des Turcs » semble s’être propagée plus facilement que les solides valeurs démocratiques venues de l’Ouest. Pourquoi n’a-t-on pas vu venir la situation actuelle, alors que l’extrême droite violente a déjà fait plus de 150 morts depuis la réunification ? Pourquoi cette lenteur à intervenir contre les réseaux radicalisés et prônant la violence politique ? Une aide professionnelle, comme celle de l’association Exit, n’a été proposée aux décrocheurs des cercles néonazis qu’à partir des années 2000…

La réponse à ces questions réside dans un aveuglement collectif parce qu’on approche un tabou. L’extrémisme de droite a été longtemps minimisé, voire ignoré, parce qu’il est le symptôme de conflits sociaux irrésolus et, surtout, parce qu’il remet en cause les fondements de l’ordre établi. Celui de l’Allemagne fédérale élargie à l’Est repose sur une victoire sur le passé totalitaire obtenue en ne cessant de parler de lui. Cette thématisation constante est devenue un élément de fierté et d’identité. C’est un paradoxe : plus l’antinazisme a fait partie de la nouvelle identité allemande, moins on a été armé pour accepter l’idée d’un retour possible des vieux démons. Et moins on a pu voir une réalité à même de ternir l’objet de la fierté.

Le réveil est brutal. Mais il n’est pas certain que ce retour au réel fasse baisser le vote pour l’AfD. Ce parti qui attise la peur de l’étranger criminel proclame cyniquement qu’il n’est pas responsable des meurtres perpétrés par de prétendus loups solitaires xénophobes. Alors même que ceux-ci sont nourris au lait de la haine que l’AfD propage sans vergogne.

Hélène Miard-Delacroix, historienne et spécialiste de l’Allemagne contemporaine, est professeure à la Sorbonne-Nouvelle.

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