L’Allemagne, dix ans après les réformes néolibérales

Il y a dix ans, le chancelier, Gerhard Schröder, prononçait un discours devant le Bundestag dans lequel il traçait les grandes lignes d’un programme connu sous le nom d’«Agenda 2010». On regroupe sous cette appellation l’ensemble des réformes néolibérales, antérieures ou postérieures à 2003, initiées par la coalition SPD-Verts : les baisses d’impôt pour les firmes et les ménages aisés, les retraites par capitalisation, l’allongement de l’âge de la retraite, la contribution (abandonnée depuis cette année) de 10 euros par trimestre par consultation médicale ou les réformes du marché du travail Hartz I à IV.

L’Allemagne, au creux d’un cycle économique, connaît alors un chômage élevé et une activité ralentie. Il va s’agir, pour «vendre» les réformes, de faire passer l’idée que le modèle social hérité de l’après-guerre est un luxe que le pays ne peut plus se permettre.

Il est d’ailleurs amusant (façon de parler) de constater les similitudes entre la France contemporaine et l’Allemagne d’il y a dix ans dans le travail de propagande par le dénigrement systématique du modèle national effectué par le discours politique et, surtout, les principaux médias. Le but est de convaincre une fraction suffisante de la population que ça ne peut plus durer et qu’il faut que ça change, vite. Généralement, ça marche, mais il faut être patient dans le bourrage de crâne (plus communément appelé «pédagogie»). L’amélioration de la situation de l’emploi (le taux de chômage est passé de 11,3 % en 2005 à 5,5 % en 2012) est souvent portée au crédit de l’Agenda 2010.

Pourtant, rien n’est moins sûr. En comparant les différents cycles économiques des dernières années, Gustav Horn et Alexander Herzog-Stein, de l’institut de recherche et de conjoncture IMK, arrivent à la conclusion que l’emploi augmentait proportionnellement plus dans les phases de reprise d’activité avant les réformes qu’après, ce qui contredirait l’idée selon laquelle la flexibilité du travail rendrait les firmes moins réticentes à embaucher.

En revanche, l’emploi n’a pas diminué pendant la récession de 2008-2009 comme il l’avait fait au cours des précédentes phases descendantes du cycle économique. Mais, c’est la flexibilité interne qui est ici en jeu : au lieu de licencier, les firmes ont conservé leurs salariés et diminué les horaires de travail en utilisant les comptes épargne temps. La conjoncture économique favorable à un pays industriel exportateur (forte demande de biens d’équipement des pays émergents) a fait que l’Allemagne est sortie assez rapidement de la récession de 2008-2009.

Par ailleurs, le miracle de l’emploi tant célébré n’en est pas un si on considère le volume total des heures travaillées, qui évolue en fonction de l’activité de manière sensiblement équivalente des deux côtés du Rhin. La structure des emplois a en revanche changé, les emplois atypiques (à temps partiel et à bas salaire) ont fortement augmenté pour atteindre des niveaux jusque-là inconnus.

C’était d’ailleurs l’idée à l’origine de l’Agenda 2010. Il fallait créer des emplois de service pour absorber la masse des chômeurs, mais il n’était pas envisagé que ces emplois bénéficient des mêmes protections ou rémunérations que les emplois qualifiés de l’industrie. On peut ainsi travailler pour 3 euros de l’heure comme coiffeuse dans le Brandebourg.

Les conséquences sociales de l’Agenda 2010 sont au centre de la campagne électorale de 2013. Le SPD dans sa majorité est mal à l’aise avec l’image de parti «social traître» que les réformes de Gerhard Schröder lui ont donnée. Les Verts, après tout de même dix ans de réflexion, se désolidarisent de la politique à laquelle ils étaient associés et rendent leurs anciens partenaires de la coalition responsables de la non-adoption d’un salaire minimum qui figure maintenant au programme du SPD. Ce programme se veut plus à gauche et, en plus du salaire minimum à 8,50 euros de l’heure, prévoit un niveau minimal de pensions, une hausse des allocations familiales, une imposition supplémentaire des hauts revenus, de la fortune et de l’héritage, etc.

Un des problèmes de cette campagne est que le SPD a choisi comme candidat à la chancellerie l’ancien ministre des Finances d’Angela Merkel lors du gouvernement de grande coalition SPD-CDU-CSU, Peer Steinbrück. Celui-ci, en plus d’être un gaffeur impénitent, est à peu près aussi crédible pour porter un programme centré sur la justice sociale que William Burroughs l’aurait été pour mener une campagne contre la drogue.

Par Bruno Amable, professeur de sciences économiques à l’université Paris-I Panthéon- Sorbonne, membre de l’Institut universitaire de France.

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