L’Allemagne victime ou bénéficiaire de l’euro ?

Les idées économiques se retournent comme des chaussettes. Exemple le débat sur le dysfonctionnement de la zone euro et la place qu’y occupe l’Allemagne. L’Allemagne aurait profité du mécanisme de l’euro, sans doute au détriment de certains de ses voisins. Christine Lagarde a exprimé cette thèse avec force quand elle a demandé que le gouvernement allemand pousse davantage la consommation interne et donc les exportations vers l’Allemagne des autres pays de la zone euro. Il faut être deux pour un tango, disait-elle.

Pas du tout, répond Hans-Werner Sinn, président du réputé institut IFO dans Le Monde du 28 octobre 2010 : “Non, l’Allemagne n’a pas été la grande bénéficiaire de l’euro”. L’Allemagne est plutôt la victime de ce mécanisme ! C’est elle qui a permis la prospérité passée des autres pays de la zone euro.

La thèse à l’endroit tient en peu de mots. l’euro fige les parités. L’Allemagne a fait un plan d’ajustement sévère il y a près de 10 ans, merci à Gerhardt Schröder, limitant la dépense publique, bridant les hausses salariales et libéralisant en partie le marché du travail. Les pays du sud de l’Europe, entrés à l’origine à un taux de change favorable, n’ont pas ajusté, ont poursuivi une politique de soutien de la demande interne, ont admis des progressions de leurs prix et de leurs salaires. Leur compétitivité s’est érodée au fil des ans. Une décennie plus loin, pas de mystère, les entreprises allemandes, déjà aidées par leur savoir-faire industriel, ont submergé les pays de la zone euro. L’excédent commercial allemand est de 6,7% du PIB, bien supérieur au 4,2% de la Chine, et le gros de cet excédent va vers les autres pays de la zone euro, qui connaissent à l’inverse un fort déficit. Le mécanisme s’apparente à une dévaluation compétitive – un paradoxe en régime de monnaie unique ! –, consistant à acheter sa prospérité sur le dos de ses voisins.

Pour voir comment Hans-Werner Sinn retourne la chaussette, il faut noter cette particularité du commerce extérieur : quand vous exportez un bien, vous achetez de la devise ou vous faites crédit au pays dans lequel vous vendez. Dit autrement, vous exportez en même temps du capital.

Et donc, sous la plume de Hans-Werner Sinn : “Durant les années qui ont précédé la crise l’Allemagne a souffert d’une hémorragie d’exportations de capitaux qui ont été utilisés pour être injectés dans les économies des pays de la périphérie sud-ouest de l’Europe, ainsi que des pays anglo-saxons et de la France.” Lisez à l’endroit : l’Allemagne a pu inonder ces pays de ses marchandises. “La transfusion sanguine a permis d’y déclencher un boom sans précédent de la conjoncture nationale, qui s’est étendue des marchés immobiliers à toute l’économie, tandis que l’Allemagne était affaiblie.” Lisez : l’épargne allemande s’est déversée dans ces pays sans nourrir un flux d’investissement productif, sachant leur sous-compétitivité. Elle s’est investie dans des actifs financiers, au premier rang desquelles les obligations immobilières espagnoles. Selon un cercle vicieux, elle a même accru la tendance haussière des prix dans ces pays. “Les sorties de capitaux ont déclenché un marasme de l’économie intérieure (allemande) avec une chute des valeurs immobilières. Les prix et les salaires n’ont que peu augmenté.” Lisez : la modération salariale allemande organisée par un pacte entre le patronat, les syndicats et le gouvernement a enclenché cette modération. La hausse de 3 points de la TVA décidée en 2007 associée à une baisse des cotisations sociales a encore restreint la demande interne et accru la compétitivité externe.

La cause de tout cela ? Pas tant la hardiesse de créer une zone monétaire sans les garde-fous requis, mais, selon Sinn, la possibilité pour les “capitaux financiers de traverser les frontières sans entrave”, c’est-à-dire sans risque de change grâce à la monnaie unique. Le risque, il est pour l’Allemagne si les pays du sud de l’Europe devaient faire défaut. Une telle thèse, diffusée largement, explique les réticences d’une large partie de l’opinion publique allemande au renflouement européen de la Grèce.

L’ironie, c’est que ce raisonnement double face s’appliquerait tout autant au couple États-Unis / Chine, qui retient, autrefois par consensus ou par effet barbichette, aujourd’hui par volonté unilatérale de la Chine, une monnaie unique, le dollar auquel le yuan est quasi-rattaché. Peut-on dire pour autant que la Chine est vidée de sa substance par des exportations de capitaux immobilisés en bons du Trésor américain ? Le plus raisonnable est de dire que la Chine stocke des actifs financiers au bénéfice – chaussette à l’endroit – de la mise sur pied d’un appareil de production moderne et compétitif. Elle achète sa base industrielle et le capital humain qui va avec, de la même façon que le jeu de l’euro permet à l’industrie allemande de renforcer encore sa force de percussion. Les États-Unis commencent à trouver ce pacte dérangeant. La même chose peut advenir dans certains pays de l’Union, ce qui mettrait en danger rien moins que le projet européen.

Le défaut de naissance de l’euro, on le voit mieux à présent, consiste à manquer, et pour longtemps encore, d’un marché du travail unifié (plus encore que le manque d’un budget transnational pour amortir les différences de conjoncture). Quand une région d’un pays homogène bénéficie de salaires (en pouvoir d’achat) plus élevés qu’une autre, les travailleurs ont tendance à aller chercher le travail là où ça paie le mieux. Ils partiraient, disons, d’Allemagne pour aller tenter leur chance en Espagne, ce qui ferait monter les salaires allemands et baisser les salaires espagnols. Ici, ne joue que le mécanisme prix : si les coûts sont plus bas en Allemagne, les biens allemands évincent les biens espagnols. Quel remède ? La surveillance des déficits budgétaires ne peut suffire. La règle des 3% de déficit public que la réouverture du Traité de Lisbonne cherche à renforcer est asymétrique et d’une gouvernance improbable. Une solution plus réaliste consiste à reconnaître la primauté économique de l’Allemagne et de faire en sorte, par tout moyen à disposition des autorités de chaque pays, par surveillance des prix et des salaires et surtout par surveillance du crédit (une chose moins commode selon les règles actuelles de la zone euro), qu’en aucun cas il y ait dérapage des coûts internes par rapport aux coûts allemands.

François Meunier, ancien président DFCG, Association des Directeurs financiers et contrôleurs de gestion.