L’Amérique face à un effondrement de son intelligentsia

Après chaque grand événement inattendu, une foule d’experts et de pointures journalistiques se précipite pour affirmer haut et fort que, contrairement aux apparences, même si les pronostics étaient faux, tout était parfaitement prévisible. Ce sophisme fait force de loi et on nous explique déjà que la victoire de Donald Trump est due à des facteurs qui étaient clairement observables – la souffrance de la classe ouvrière blanche, la stagnation des salaires, les vertiges du libre-échange, les anxiétés culturelles générées par une époque multiculturelle et ses vagues d’immigration, etc. Ces explications sont plausibles. Et pourtant, à chaque étape de la candidature de Trump, personne dans la classe politique américaine n’a jamais cru à la probabilité de sa victoire.

Au contraire, les dirigeants du Parti républicain étaient persuadés que Trump ne pourrait jamais remporter les primaires républicaines. De la même façon, aucun journaliste politique n’a prédit son succès dans lesdites primaires. Ni aucun expert universitaire, aucun sociologue, aucun historien. Personne dans la classe politique n’a imaginé que Trump puisse remporter l’élection présidentielle.

Nous vivons dans une époque curieusement enchantée par l’idée d’explications mathématiques, et pourtant les sondeurs, qui sont les grands prêtres du culte moderne, ont été à peu près unanimes à déclarer que les chances de victoire de Trump étaient minimes ou moins que minimes. Et nul, dans mon propre petit monde de sceptiques anti-sondages, n’a saisi l’occasion de déclarer que les sondeurs étaient des imbéciles et que la victoire de Trump était probable.

Effondrement culturel

Pourquoi donc personne n’a-t-il compris son potentiel ? Tout simplement parce que l’analyse politique fonctionne sur un principe unique, qui est celui de l’analogie historique ; or rien dans l’histoire américaine n’est analogue au succès de Trump. Aux Etats-Unis, des canailles et des charlatans ont certes pu connaître dans le passé un certain succès à l’échelle locale.

Mais aucune crapule ni aucun charlatan ne s’est jamais hissé à la tête de l’un des principaux partis, ni ne s’est frayé un chemin jusqu’à la Maison Blanche. Des idiots, oui – il y en a qui sont parvenus à la Maison Blanche. Des alcooliques aussi. Des fanatiques d’une doctrine stupide ou d’une autre, oui, quelques-uns ont eu du succès. Mais des charlatans et des rustres, jamais. Trump est sans précédent, et c’est pour cela que personne dans la classe politique n’a prédit qu’il réussirait.

C’est donc que son triomphe est dû à quelque chose de nouveau. Ce quelque chose, à mon avis, c’est un effondrement culturel. Un effondrement des diverses institutions d’autorité culturelle, dont l’influence permet aux gens de prendre des décisions politiques intelligentes. L’effondrement le plus évident est celui qui s’est produit dans le journalisme américain – un effondrement économique des journaux, couplé à un effondrement des institutions du reportage télévisé, qui a conduit une vaste portion du public à se forger une opinion à partir des médias sociaux, de la rumeur ou des insinuations de sectes politiques ultradroitières jusqu’ici marginales.

Et de nombreuses autres institutions se sont effondrées – par exemple les syndicats, qui exerçaient autrefois une forte influence sur l’opinion publique dans ces Etats où l’on a voté Trump et stupéfié le monde.

Plongée dans l’abîme

Mais le principal effondrement a été celui de l’autorité culturelle du Parti républicain, qui, depuis les années 1850, constitue l’un des piliers de la civilisation américaine. Ou peut-être que l’effondrement est plus vaste et plus vague – un effondrement de l’autorité culturelle qui touche même le monde universitaire, qui, lui, se situe plus à gauche qu’à droite. Dans tous les cas, il en a résulté que, pour la première fois dans l’histoire des Etats-Unis, une majorité de l’électorat a démontré son incapacité à conclure que, si quelqu’un n’est pas qualifié pour être président (ce qui est l’opinion d’une majorité de sondés sur Donald Trump), il ne devrait pas devenir président.

Nous avons plongé dans l’abîme. Etant donné que personne n’a prédit l’ascension de quelqu’un comme Trump, personne ne peut prédire ce que seront les conséquences de sa victoire. La seule chose sur laquelle on pourrait se fonder pour risquer une prédiction serait de se référer au passé. Or Trump ne ressemble à aucun personnage du passé américain. Sous quel jour se présentera l’avenir, pour les Etats-Unis et pour le monde ? Aucune analogie ne peut nous le dire.

Par Paul Berman, écrivain et essayiste. Il est notamment l’auteur des « Habits Neufs de la terreur » (Hachette Littératures, 2004) et de « Cours vite camarade ! » (Denoël, 2006). Traduit de l’anglais par Gilles Berton.

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