L’amertume des déplacés ukrainiens, oubliés du monde

Selon les derniers chiffres du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), les combats dans l’est de l’Ukraine ont déjà forcé plus d’un demi-million de personnes à fuir leur maison et à trouver refuge ailleurs dans le pays, tandis que des centaines de milliers d’autres ont fui à l’étranger, principalement vers la Russie.

Personne ne connaît le nombre exact de ces déplacés, car il n’y a pas de statistiques fiables. De surcroît, de nombreuses personnes déplacées ne se présentent pas auprès des autorités ou des ONG, souvent par crainte de représailles contre leur famille, où que leur propriété, soit confisquée ou parce qu’elles arrivent à se débrouiller. D’autres manquent de renseignements sur l’aide disponible, ou alors n’ont pas les documents nécessaires pour obtenir de l’aide, ou encore espèrent que le conflit sera temporaire.

La majorité de ceux qui ont fui vers la Russie ne s’adressent pas au Service fédéral des migrations pour recevoir le statut de réfugié. Certains d’entre eux logent dans des camps provisoires proches de la frontière (environ 80%), tandis que d’autres emménagent chez des amis ou des membres de leur famille. Du côté de la migration vers l’Union européenne, c’est la Pologne qui a reçu le plus grand nombre de réfugiés ukrainiens (1826), suivie par l’Allemagne (1622) et la France (1076).

Les Ukrainiens ne peuvent néanmoins pas obtenir le statut officiel de réfugiés, car selon le droit européen, «un demandeur n’a pas besoin de protection internationale lorsque, dans une partie du pays d’origine, il n’a aucune raison de craindre d’être persécuté [et] qu’il est raisonnable d’estimer que le demandeur peut rester dans cette partie du pays». Mais la Pologne contourne cette restriction en délivrant un «titre de séjour de tolérance».

C’est la première fois dans toute son histoire que le gouvernement ukrainien fait face à un défi d’une telle ampleur. Ce n’est qu’en octobre 2014 que la loi «sur les droits et les libertés des personnes déplacées internes» a été votée. L’Etat ukrainien a aussi passé une résolution fin 2014, prévoyant le transfert des institutions de l’Etat et du paiement des prestations sociales depuis des régions qui sont actuellement hors de contrôle du gouvernement vers des zones contrôlées par l’armée ukrainienne. Pour les habitants des régions tenues par les séparatistes, cela signifie qu’ils doivent effectuer des trajets périlleux pour toucher l’aide sociale.

La plupart des déplacés internes sont hébergés par des amis et des proches. Pourtant, dans les zones à risques, la crainte de perdre sa maison, ou de la voir confisquée par les séparatistes, retient les habitants, le plus souvent âgés. Il n’y a d’ailleurs plus guère de logements, en particulier dans les grandes villes. Les villages reculés ont de la place, mais les réfugiés ne souhaitent généralement pas s’y rendre, étant donné leur manque d’infrastructures, de travail et de moyens de transport.

En Ukraine, la sympathie initiale pour les réfugiés est retombée, laissant place à un sentiment de fatigue et de colère. Ainsi tous les réfugiés ne sont pas accueillis de la même manière. Les réfugiés de Crimée avaient été bien reçus, particulièrement à l’ouest du pays, parce que la nature du conflit était différente: c’était une annexion et la population locale n’a pas été impliquée dans le conflit armé. Tandis qu’à l’est, le conflit réunit différents types de combattants: Russes, Ukrainiens, Tchétchènes et habitants locaux. Le soutien – parfois – de la population locale aux séparatistes aggrave l’image négative des réfugiés de l’est.

L’origine sociale des déplacés joue un rôle important aussi: c’est principalement l’intelligentsia – les jeunes et l’élite économique – qui a fui la Crimée, tandis que ce sont des plus démunis et des pauvres qui fuient le Donbass. Souvent il est reproché aux hommes déplacés de demander l’aide sociale, tandis que les soldats des autres régions de l’Ukraine défendent leur territoire.

Si le problème des réfugiés a peu de résonance en Ukraine tout comme sur le plan international, c’est parce que les réfugiés sont comme invisibles, dans les médias ainsi que dans les rues. Il n’y a pas de camps de réfugiés en Ukraine, ni de mourants. La situation est plus banale et moins spectaculaire que dans d’autres conflits. Mais si rien n’est fait, et une fois que les ressources propres des déplacés seront épuisées, des ghettos de réfugiés risquent d’apparaître. Et ce sera uniquement à l’Etat ukrainien d’en répondre.

Nataliya Borys, chercheuse d’origine ukrainienne établie à Genève.

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