L’année 1915, malédiction turque

La Turquie se désintègre de l’intérieur sous les coups incessants de l’homme fort, l’omnipotent monsieur Erdogan. Chaque jour apporte son lot de déconvenues et de mauvaises nouvelles touchant pratiquement à tous les aspects de la vie d’une société. Comment la Turquie, pays phare de la région il n’y a pas longtemps, a pu finir ainsi ? Sommes-nous frappés d’une malédiction couplée d’un mensonge centenaire. C’est peut-être l’imprécation de femmes et d’hommes privés de cercueil et de prière, de ces Arméniens sans arme qui ont péri sur leurs terres. Il s’agit peut-être d’interminables tempêtes dans nos âmes, lancées par leurs fantômes qui planent depuis cent ans dans notre ciel, escortées par ceux des Grecs et Syriaques et plus tard des Alévis et Kurdes, de tous nos concitoyens qu’un sombre destin a foudroyés.

Les massacres restés impunis, il y a un siècle, sont peut-être payés par les descendants que nous sommes. Toute cette malédiction à cause de vies volées, de foyers ravagés, d’églises désacralisées, de biens confisqués, d’écoles dessaisies. Sommes-nous en train d’acquitter ces injustices aussi grandes que les montagnes de l’Anatolie ? Ce grand règlement se fait-il par le biais d’une immoralité générale ? C’est comme si notre société était en train de pourrir depuis un siècle, dégoulinante de pus et d’arrogance.

Malgré la malédiction centenaire, 2015 aussi sera marquée par l’éternelle querelle : «Y a-t-il eu génocide ou pas ?». Nous allons suivre comment les tenants actuels de l’Etat vont redoubler d’efforts, en Turquie et à l’étranger, pour masquer cette honte. S’ils le pouvaient, ils zapperaient l’an 2015 pour passer directement en 2016 ! La «pensée» négationniste, limitée à quatre thèses indignes – révolte, collaboration avec l’ennemi, visées et provocations des impérialistes et autovictimisation («ce sont plutôt les Arméniens qui nous ont massacrés») – sera récitée dans de conférences encravatées. Nous serons les seuls à écouter cette chanson.

Et les 24 et 25 avril, des cérémonies officielles seront organisées non à l’occasion du génocide, mais pour l’«Anzac Day» aux Dardanelles. Nous allons écouter de nombreux contes héroïques sur cette bataille, mais nous ne pourrons pas convaincre grand monde de les entendre avec nous. Que faut-il qu’il nous arrive de plus pour qu’on puisse régler nos comptes avec cette sanguinaire invention de la nation ? Pour apprendre et commémorer l’extermination d’un peuple travailleur et paisible par ses voisins martiaux et spoliateurs. Pour pouvoir ressentir, ne serait-ce qu’un bref moment, l’ampleur de la persécution au cours de ces sombres journées de l’été 1915, aussi glacial que la mort.

Pour laisser enfin de côté les devinettes stupides «Etait-ce un génocide ou pas ?» et les mots croisés sur «Qui a massacré qui ?», et n’écouter que notre conscience : comment ce peuple arménien de quelques millions d’âmes en 1915 a totalement disparu d’Anatolie, comment les rares survivants doivent leur existence à la conversion forcée et à une vie dissimulée. Pour saisir, enfin, le génocide culturel parfait, selon les termes du journaliste assassiné Hrant Dink, et la perte immense d’une civilisation.

Pour réaliser que le génocide nommé à cette époque par les Arméniens la «Grande Catastrophe» n’a pas été seulement la leur, mais aussi celle de tout le pays.

Pour se rendre compte que le sort de nos citoyens non musulmans qui ont été tués, chassés et obligés à fuir est également une extermination et une perte de culture et de civilisation.

Pour ressentir le blâme des enfants et petits-enfants après la confiscation des biens et des propriétés.

Pour s’imprégner de la sagesse de Yasar Kemal qui affirme : «Aucun autre oiseau ne peut s’abriter dans un nid que le propriétaire a dû fuir, celui qui détruit un foyer ne peut avoir de foyer, dans la terre de la cruauté, s’épanouit seule la cruauté.»

Même ceux qui rejetteront, d’un revers de la main, toutes ces vérités, ne le feront qu’à cause de la dégénérescence engendrée par le génocide. Le génocide arménien, la Grande Catastrophe de l’Anatolie, est la mère de tous les tabous sur ces terres. Sa malédiction continuera de nous frapper aussi longtemps qu’on refusera d’en parler, de la déchiffrer, de faire face. Son centenaire est une occasion historique de laisser de côté tout ce qu’on a appris par cœur, d’entendre et de comprendre l’Autre et de commencer la thérapie collective.

Cengiz Aktar , spécialiste des questions européennes, professeur à Istanbul Policy Center

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