L’apprentissage des langues : un enjeu pour les élections européennes 2019

L`apprentissage des langues

Pourquoi la question des langues de l’Europe est-elle si peu présente dans le débat public ? Les élections européennes pourraient peut-être réveiller nos politiques. Au moment où un rapport sur l’enseignement des langues étrangères (de Taylor et Manès, 2018) vient d’être rendu public, il est temps de voir plus large. L’hypothèse retenue ici est que l’Europe fait du sur-place en la matière et que – notre pays étant même à la traîne – c’est dans un contexte européen, celui des élections à venir, qu’il faut situer le débat. Le langage est pourtant l’instrument premier d’une socialisation des individus. L’existence de valeurs partagées tient au premier chef aux langues dans lesquelles elles se construisent, se diffusent, se remettent le cas échéant en question. A côté de l’écologie ou de la sécurité, les langues sont doublement matrices de l’avenir : d’abord pour la connaissance que chaque peuple peut avoir des autres et pour la place qu’il saura garder lui-même dans la mosaïque culturelle du continent ; ensuite, pour la préservation et le devenir d’une culture européenne commune, gage de son influence face à d’autres grandes cultures du monde.

Nous vivons dans un espace multilingue, avec ses langues nationales, celles des régions et celles de la migration. Mais la communauté européenne avait fait ses premiers pas en s’occupant d’économie et non de culture et d’éducation. Elle a voulu se rattraper en se mêlant de ce qu’elle voyait comme un moyen d’élaborer une nouvelle citoyenneté et de construire une société inclusive. Tout un ensemble d’actions a été mené à cet effet, depuis le traité fondateur de Barcelone, en 2002 : approche commune avec un cadre européen de référence, programmes d’échanges comme Erasmus, centres d’études, classes bilingues, intercompréhension entre langues voisines, apprentissages précoces… Quels résultats sur le terrain ? Un tableau de la situation a été établi par les instances européennes elles-mêmes en 2012, à défaut de bilan plus récent qu’elles voudraient bien donner : les compétences linguistiques doivent être significativement améliorées et le niveau a été évalué comme particulièrement bas dans les langues étrangères 1 et 2 apprises.

De l’économie des langues

La France se distingue, au 35rang pour les compétences en anglais (large échantillon d’adultes, Education First, 2018). C’est que, dans une société vouée au néolibéralisme, la politique linguistique éducative se décide ailleurs. Le modèle culturel tend à une postmodernité décomplexée, qu’illustrent, en matière d’éducation, les conceptions utilitaristes d’un Milton Friedman. La compréhension mutuelle et la paix par les langues avaient été une basse continue dans le concert européen de l’après-guerre. Ce temps est révolu.

Une économie des langues a largement remplacé l’argument culturel. On a besoin de travailleurs transférables, résilients. Le camionneur roumain, l’informaticien grec, le banquier irlandais n’ont que faire de discours sur la médiation ou l’éducation plurilingue. La vie des langues relève moins du désir individuel que des lois d’un marché globalisé. Les élites ont donné le ton. On parle anglais dans les couloirs de Bruxelles. Il y avait jadis trois librairies allemandes à Paris, il n’en reste qu’une. L’enseignement de l’allemand stagne, au mieux, en France, comme celui de l’italien, comme toutes les langues européennes dans une Grande-Bretagne désorientée. L’indicateur de fréquentation Google Trends indique qu’«enseignement des langues» est aujourd’hui trois fois moins tapé qu’il y a quinze ans.

La voie semble ouverte pour l’apprentissage d’un seul idiome, cet anglo-américain que nos établissements, en France ou «délocalisés», utilisent d’ailleurs si souvent. En dépit de l’action vigoureuse des institutions de la francophonie, à quoi bon, pour un jeune doctorant tunisien ou japonais, venir étudier chez nous en anglo-américain ce qu’il pourra apprendre dans des pays dont c’est le médium usuel ?

Du côté des méthodes, on peut faire l’hypothèse d’un glissement inéluctable : partis de la pédagogie, de la grammaire, puis des sciences du langage, nous allons passer à une mise en réseaux des moyens techno-scientifiques disponibles, dans un enseignement adaptatif, c’est-à-dire adapté à l’apprenant. Cette didactique plus intégrative, que j’appelle réticulaire, demande à être organisée et dotée d’une éthique. Telle serait l’ambition d’une politique européenne du plurilinguisme : impulser une philosophie de l’éducation débarrassée d’angélisme, et non laisser croire à l’unification des systèmes. Quelques impératifs, à mon sens, s’imposeraient : au moins deux langues vivantes étrangères ; un système de mobilité réelle et pour tous les apprenants ; un enseignement culturel digne de ce nom ; des échanges équilibrés en matière de traduction et de production artistique ; le respect du plurilinguisme à l’université. Le reste – méthodologies et moyens – dépendrait de décisions nationales. L’argumentaire européen tablait sur un «au-delà des langues» (Heinz Wiesmann), le perfectionnement humain, la capacité à faire un pas de côté. Il semble caduc. Humanités paraît imprononçable.

La prise en compte de l’action linguistique

L’affaiblissement du plurilinguisme éducatif ne fera qu’ajouter à l’effritement politique de l’Europe. Il compromettra les efforts entrepris pour donner corps à une conscience européenne et pèsera durablement sur l’esprit même des populations. L’Union semble renoncer : une proposition de la Commission européenne de mai 2018 fragilise l’action linguistique, dans ses objectifs, dans ses moyens. Voilà pourquoi la perspective des élections offre une opportunité décisive. Elle devrait permettre un débat et la prise en compte de ces questions par ceux qui aspirent à siéger au Parlement.

Ensemble, nous pouvons les inciter à prendre position. En dépit du fait que les langues n’ont pas de lobbys, linguistes, responsables éducatifs, étudiants, citoyens peuvent influer sur une situation qu’on a juste ici la prétention d’éclairer, on finira bien par voir dans la question linguistique une façon de comprendre certaines difficultés actuelles de l’Europe et un outil pour peser, alternativement, sur le paradigme culturel du continent, en manque de repères, et, parfois même, illisible. Il faut faire vite.

Pierre Martinez, professeur émérite Sciences du langage et didactique des langues, Université Paris VIII. Il est l’auteur d’Un regard sur l’enseignement des langues. Des sciences du langage aux NBIC (EAC, 2018).

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