Le Brésil, possible laboratoire mondial du néo-libéralisme autoritaire

Chaque jour, le monde est consterné de voir le Brésil – l’une des dix plus grandes économies du monde et le plus important acteur politique en Amérique latine – sous la coupe d’un gouvernement dont le militarisme, la brutalité, la violence contre des groupes vulnérables, le mépris pour l’environnement nous rappellent certaines caractéristiques majeures des régimes fascistes.

Nous connaissons tous le poids d’un tel qualificatif et il ne s’agit pas de l’utiliser de manière irresponsable. S’il est de plus en plus présent dans l’esprit d’une partie importante de la population brésilienne, ce n’est pas par laisser-aller rhétorique, comme cela arrive dans les affrontements politiques durs. C’est parce que ce mot désigne l’horizon possible d’un processus qui ne fait que commencer.

Bien sûr, personne ne s’attend au retour exact des modèles totalitaires des années trente. Mais quelque chose de fondamental dans leur logique est bel et bien en cours d’adaptation aux réalités politico-économiques actuelles.

Le consensus autour de la démocratie libérale n’existe plus

Nous réalisons tous que le consensus autour de la démocratie libérale n’existe plus, mais nous ne savons pas jusqu’où cette disparition peut nous mener. En ce sens, il est possible que le Brésil soit aujourd’hui un laboratoire mondial dans lequel sont testées les nouvelles configurations du néo-libéralisme autoritaire, où la démocratie libérale est réduite à une simple apparence.

L’une des conséquences les plus visibles de ce néo-libéralisme autoritaire, c’est la soumission de toute politique environnementale aux intérêts immédiats de l’industrie agroalimentaire, l’un des secteurs clés du soutien à Jair Bolsonaro. Aucune protestation issue de la société ne pèse face à cette logique fondée sur le mépris colonial séculaire contre des populations indigènes, sur un nationalisme paranoïaque et sur la réédition des processus anciens de conquête de terres.

Certains peuvent se demander comment le Brésil en est arrivé à ce point si rapidement. Doté d’une démocratie apparemment consolidée, ce pays semblait destiné à occuper une place majeure dans le nouveau scénario économique international. Beaucoup d’observateurs se lancent dans de vastes explications historiques qui ne tiennent pas compte des contradictions immédiates. Car la question centrale est : quelle était, ces quinze dernières années, la part fragile du Brésil qui a pu conduire à une telle dégradation ?

Explosion des prix dans les grandes villes brésiliennes

En ce sens, il conviendrait d’assumer, comme point de départ, le fait que l’expérience brésilienne a été l’une des tentatives les plus évidentes de mise en place d’un gouvernement populiste de gauche. C’est ainsi que nous devrions analyser les gouvernements de Luiz Inácio Lula da Silva, puis de Dilma Rousseff, et leurs limites. L’émergence de Jair Bolsonaro peut être lue comme le symptôme des contradictions immanentes à un tel projet.

Nous pouvons parler de « populisme » en raison du caractère fragmenté, hétéroclite, des secteurs de la société qui se sont coalisés pour assurer l’hégémonie politique à ces gouvernements.

En effet, au sein de la coalition gouvernementale de Lula, s’exprimaient des revendications venues aussi bien d’acteurs des couches populaires que des oligarchies mécontentes, dans une configuration qui ne manquait de rappeler celle du péronisme argentin. Le « peuple » produit par cette conjonction était un corps étrange dans lequel il était possible de trouver des Indiens et de grands éleveurs, des Noirs et des banquiers, des ouvriers et des rentiers.

Une frustration très difficile à gérer

Au début, ces attentes conjointes ont provoqué un mouvement de mutation sociale qui semblait sans danger et irréversible. Les couches les plus pauvres de la population ont vu leurs revenus augmenter, tout comme l’élite des rentiers. Cependant, cette évolution a rapidement rencontré un point de paralysie. Il y a eu une date d’expiration.

Comme il ne s’agissait pas d’une véritable perturbation du modèle économique, le processus de concentration des revenus n’a pratiquement pas été touché. De ce point de vue, tout ce que le Brésil a réussi à faire pendant treize ans a été, en fait, de retrouver le même niveau de concentration qu’au début des années soixante.

Cette situation, où la croissance économique a été produite sans changement majeur dans la répartition des richesses, a permis l’explosion des prix dans les grandes villes brésiliennes. Au début de 2010, São Paulo et Rio de Janeiro sont devenues deux des dix villes les plus chères au monde. Cela a bloqué l’ascension sociale des plus pauvres, créant une frustration très difficile à gérer.

L’extrême droite a su utiliser le discours de la rupture

Lorsque cette frustration a débordé dans les rues, l’extrême droite a su utiliser le discours de la rupture en reprenant à son compte la haine anti-institutionnelle qui anime une partie de la population. Tandis que la gauche était contrainte de gérer des coalitions qui devenaient l’expression sociale de l’inertie, l’extrême droite était libre de promouvoir sa propre conception de la « révolution ».

C’est donc avec un discours révolutionnaire que Bolsonaro a remporté les élections. C’est avec un tel discours qu’il règne et qu’il s’octroie le droit de casser tous les consensus, même celui, crucial, concernant le futur de la forêt amazonienne.

En d’autres termes, les gouvernements populistes de gauche suscitent l’espoir d’une rupture qu’ils ne peuvent pas réaliser, car ils sont liés par un système de coalitions et d’alliances hétéroclites qui conduisent rapidement à la paralysie, que ce soit au Brésil ou en Grèce. L’extrême droite sait se développer dans le vide engendré par la frustration. Elle réalise, avec des signes inversés, la révolution que d’autres ont promise sans pouvoir la faire. Si l’opposition brésilienne veut vraiment exister, elle doit savoir absorber au moins une partie de la haine anti-institutionnelle existante, en montrant la possibilité d’une autre forme de vraie rupture.

Vladimir Safatle est chroniqueur du journal El País Brésil. Il a signé de nombreux ouvrages en portugais et en français, dont La Passion du négatif. Lacan et la dialectique (Vrin, 2010).

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