Le Brexit met en lumière les faiblesses du système politique britannique

Après une folle semaine à Londres, qui a vu Boris Johnson faire passer en force une suspension du Parlement, se faire imposer une loi exigeant une demande d’extension de trois mois avant une sortie de l’Union européenne si aucun accord n’était trouvé à Bruxelles d’ici là, vingt et un parlementaires conservateurs modérés se faire exclure du parti et des démissions spectaculaires, dont celle du propre frère du premier ministre, Jo Johnson, l’incertitude sur ce qui pourrait se passer d’ici au 31 octobre reste entière. La tentative de coup de force du nouveau premier ministre, qui annonce vouloir sortir coûte que coûte, alors que le Parlement, divisé par ailleurs sur à peu près tout, a clairement fait savoir son opposition à une sortie sans accord, s’est en tout cas retournée contre lui.

Du côté de Bruxelles, la volonté proclamée de renégocier l’accord conclu en novembre 2018 avec le gouvernement de Theresa May se heurte à la réalité répétée par les Vingt-Sept : il n’y a pas de solution alternative au « backstop », qui prévoit le maintien du Royaume-Uni dans l’union douanière, le temps qu’un accord sur la relation future avec l’Union européenne soit conclu, pour empêcher le rétablissement d’une frontière en Irlande. Il n’y a donc à peu près aucune chance de percée significative à Bruxelles d’ici au prochain conseil européen le 17 octobre.

Dès lors, l’étau se resserre sur Boris Johnson, qui a essuyé six défaites à la Chambre des communes et n’a pas réussi à provoquer de nouvelles élections, faute de soutien de l’opposition (puisque depuis 2011 le Parlement ne peut être dissous avant terme que par une majorité des deux tiers des parlementaires). Les partis d’opposition veulent être certains qu’une éventuelle élection, devenue inévitable, aura bien lieu après le 31 octobre, ainsi qu’une nouvelle demande de report de la sortie de l’UE. Le Parti travailliste, par ailleurs, qui ne profite guère dans les sondages de la crise actuelle, aurait sans doute intérêt à éviter une campagne électorale qui se jouerait sur la seule question du Brexit.

Rejetant pour le moment deux des options qui s’offraient à lui – soit une motion de défiance qu’il aurait incité à faire voter contre lui-même ou une démission qui l’aurait obligé à passer la main à un premier ministre par intérim –, Boris Johnson a fait le choix provocateur de passer outre le vote du Parlement sur le « no deal ». Il continue de clamer son refus absolu de demander un report, sous le prétexte d’une négociation en cours dont les partenaires européens s’accordent à dire qu’elle n’existe pas, et au risque de renforcer encore la crise constitutionnelle et de se mettre hors la loi. Sans oublier que, à défaut d’accord ou de demande de report acceptée par les Vingt-Sept d’ici là, il y aura toujours bien une sortie sans accord le 31 octobre…

Graves déséquilibres

Ainsi, les derniers rebondissements en date de cette séquence inédite mettent en lumière les faiblesses structurelles du système politique britannique, notamment l’absence de garde-fous efficaces pour contrer la dérive autoritaire du premier ministre. Le bras de fer entre le gouvernement, qui prétend tirer sa légitimité du résultat du référendum censé représenter la volonté du « peuple », et la Chambre des communes, démocratiquement élue, montre combien le fameux « modèle » de Westminster, sous-tendu par une constitution « informelle » et dont l’une des caractéristiques est la fusion presque totale des pouvoirs exécutif et législatif, souffre de graves déséquilibres qui ont rendu possible cette crise sans précédent.

Le discours populiste de Johnson, notamment le rejet des élites politiques, profite d’une crise de confiance désormais profondément ancrée dans une partie de la population. Cette défiance envers à la fois la classe politique nationale et les institutions européennes a été soigneusement attisée de longue date par une presse partisane farouchement eurosceptique que la classe politique n’a pas été capable de contrer. Si l’arrivée de Boris Johnson aux commandes fait l’effet d’un choc, comme la victoire de Trump à qui il est souvent comparé, elle est finalement l’aboutissement logique de tendances politiques et sociétales lourdes qui réclament des changements profonds dans le fonctionnement démocratique du Royaume-Uni, car il semble désormais vain d’espérer un retour à la « normale », tant la détermination des partisans du Brexit reste inébranlable.

Pauline Schnapper et Emmanuelle Avril sont professeures de civilisation britannique contemporaine à la Sorbonne Nouvelle. Elles viennent de publier Où va le Royaume-Uni ? Le Brexit et après (éd. Odile Jacob, 262 p., 22,90 €).

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