Le changement de ton de l’OTAN à l’égard de Moscou est justifié

Contrairement aux critiques portées par les souverainistes, l’OTAN a beaucoup fait pour apaiser Moscou ces dernières années. Certes, elle ne s’est pas laissée se dissoudre pour l’apaiser pour de bon, mais elle a tout de même officiellement renoncé, dès le milieu des années 1990, d’inscrire la Russie parmi les menaces pour la sécurité du bloc, a fondé le Partenariat pour la paix en 1994 et même un conseil permanent OTAN-Russie pour discuter au plus haut niveau des sujets problématiques. Mieux, en 2008, alors que les ambitions révisionnistes de Vladimir Poutine apparaissaient évidentes, l’Alliance atlantique s’est vite raccommodée avec le Kremlin, après une petite bouderie de principe à la suite de l’invasion et l’occupation russe des provinces « séparatistes » géorgiennes (Abkhazie et Ossétie du Sud).

Pour tendre la main à Moscou, l’OTAN a, de fait, mis entre parenthèses toute idée d’élargissement rapide vers l’est. Le chef de file de l’OTAN, les Etats-Unis, a abandonné l’idée du bouclier antimissile qui titillait l’hyperesthésie russe et ont promis d’être encore plus « flexibles » sous le second mandat de Barack Obama. Ces gestes d’apaisement n’ont trouvé qu’une seule interprétation au Kremlin : l’Occident a peur, il est faible, pire, il est décadent et finissant. Au non belliqueux secrétaire général de l’Alliance, Anders Fogh Rasmussen, qui déclarait nourrir le rêve de coopération avec Moscou, le leader russe rétorquait, devant les journalistes amusés, rêver du monde sans l’OTAN. Au non-respect devenu systématique des traités de limitation d’armes en Europe, Moscou ajoutait des provocations dans les pays baltes, membres de l’Alliance, des survols non autorisés des pays nordiques, des menaces d’être prêt à dégainer l’arme nucléaire contre les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) comme cela a été le cas lors des exercices militaires Zapad en 2009 et 2013.

Nombreux sont ceux parmi les partisans de « multipolarité » en Europe qui justifient cette attitude acrimonieuse de la Russie envers l’OTAN : ce serait une réponse « défensive » à l’ouverture de l’OTAN aux nouveaux membres en 1999 et 2004. L’argument est présenté comme inattaquable, car le doute n’est pas permis quant aux intentions agressives de l’Alliance vis-à-vis de la Russie. Ce serait, en quelque sorte, « inscrit dans son ADN ». Or, si l’objectif avait été la destruction de la Russie, l’attitude adoptée par l’OTAN dès 1990 fut passive. Ainsi, le fait que l’OTAN n’a pas porté le coup de grâce, pourtant à la portée des mains, à l’adversaire ruiné, et sur le bord d’implosion dans les années 1990, ne rentre pas dans le schéma des promoteurs de l’idée de l’unité continentale.

Comment comprendre que l’Alliance a apathiquement observé la destruction laborieuse et pénible du soulèvement tchétchène qui avait fait vaciller les fondements de l’Etat russe ? En vérité et contrairement à ce que Moscou et ses supporteurs européens clament aujourd’hui, les puissances occidentales étaient beaucoup plus effrayées que confortées par l’éventualité de l’éclatement de la Fédération russe. Nous ne sommes donc nullement forcés d’accepter les thèses paranoïaques que Moscou a forgées avant tout pour les besoins de mise au pas de la société russe et de la création du mythe de la forteresse assiégée.

POUR SE PROTÉGER DE LA MENACE RUSSE

En revanche, si les ex-satellites soviétiques ont voulu adhérer à l’OTAN et ceci sans instigation extérieure, c’était bien pour se protéger de la menace russe. La suite a montré qu’ils ont eu mille fois raison, car c’est bien leur adhésion qui leur a évité le pire. Bien que mécontente, la Russie n’a jamais osé se comporter avec les Etats baltes ou la Pologne avec la même désinvolture qu’avec l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie.

Le rêve de Vladimir Poutine reste le monde, l’Europe sans l’OTAN. La crise d’identité prolongée de celle-ci, les problèmes financiers récurrents des armées occidentales et des signes inquiétants d’un possible fléchissement de la solidarité à l’intérieur de l’Alliance peuvent alimenter l’espoir du Kremlin. Ce dernier, devenu maître dans la conduite des guerres hybrides et asymétriques, n’a pas besoin d’engager un Armageddon nucléaire pour parvenir à ses fins. La mort de l’OTAN pourrait être beaucoup moins glorieuse, si les tendances défaitistes et munichoises imposaient une lecture relativiste de l’article 5 de sa charte – sa véritable raison d’être. Ce sont donc les bons esprits qui pensent et disent qu’il serait déraisonnable de se lancer dans la guerre pour un petit pays de l’Est, qui peuvent causer la mort de l’Alliance et non pas un affrontement militaire. La dissuasion a fonctionné tout au long de la guerre froide, il n’y a pas de raison qu’elle ne fonctionne plus aujourd’hui, à condition d’être crédible. Une éventuelle opération des « hommes verts » en Estonie ou en Lettonie appelle la réponse prévue par l’article 5, et non pas les qualificatifs du type « les rebelles prorusses ». Plus que la réponse elle-même, c’est l’absence totale de doute à ce propos au sein de l’Alliance qui ne doit pas faire de doute à Moscou. M. Poutine croit que détruire l’OTAN, de préférence dans la honte et l’humiliation, et de surcroît à moindre coût, n’est pas impossible. Pour lui, c’est la seule chose capable d’effacer l’humiliation de la défaite de son pays – l’Union soviétique dans la guerre froide.

Le discours de M. Obama prononcé à Tallinn le 3 septembre et les accents du sommet de l’OTAN qui a eu lieu les 4 et 5 septembre à Newport au Royaume-Uni sont une première mauvaise surprise pour le Kremlin. Pour la première fois, Barack Obama fut à la hauteur des espoirs des PECO en mal de déceler un leadership pour le monde libre. Les tribulations de l’Europe de la défense laissent peu d’options. L’OTAN, qui a mauvaise presse en France, pourrait aussi offrir des opportunités si nous sommes prêts à les saisir. Depuis quelques années déjà, elle a cessé d’être l’institution dominée par Washington. Les Européens y ont acquis un poids considérable. Le multilatéralisme sans précédent de l’administration Obama offre aussi à la France les opportunités d’accroître son influence au sein de l’Alliance. A ce jour, le relatif désengagement américain n’a pas été compensé par l’accroissement sensible de l’activité des Européens dans l’OTAN. Cela s’est plutôt traduit par l’apparition de doutes existentiels.

L’espoir suscité à Tallinn et à Newport doit être entretenu par une prise de responsabilité accrue des Européens. L’Occident s’est trompé en pensant pouvoir apaiser M. Poutine. Konrad Adenauer disait en plaisantant que le meilleur moyen d’apaiser un tigre était peut-être de se laisser dévorer. Il est temps de faire savoir à Moscou que nous avons d’autres options.

Thorniké Gordadze, Conseiller pédagogique « études et recherches » à l’Institut des hautes études de défense nationale)

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