Le chant du cygne d’un moine-banquier

Quel souvenir conservera la postérité de Lucas van Praag, bretteur incorrigible ? Retiendra-t-elle ses coups de gueule d’une violence inouïe contre les journalistes accusés de transformer de petits ennuis en un feuilleton croustillant et vendeur ? Ou bien l’histoire gardera-t-elle en mémoire le don de comique troupier de ce raconteur jamais avare d’anecdotes ? Ou tout simplement apparaîtra-t-il comme le spécimen des “moines-banquiers” comme il existait jadis des moines-soldats ?

En vérité, tous ces personnages n’ont cessé de se fondre chez Lucas van Praag, 62 ans, légendaire directeur de la communication de Goldman Sachs (GS) qui quitte la banque d’affaires fin mars après douze années de bons et loyaux services à Londres puis à New York. Avec le départ de cet homme d’action qui a connu la grandeur et la décadence de l’enseigne new-yorkaise, c’est une page du journalisme financier qui se tourne.

M. van Praag est anglais et non pas néerlandais ou sud-africain comme son nom pourrait le laisser entendre. L’intéressé a été successivement banquier, patron d’une PME, directeur d’une maison d’édition. Associé de l’un des plus prestigieux cabinets de relations publiques de la City, il aide la BNP lors de la bataille boursière avec la Société générale pour le contrôle de Paribas, en 1999. Goldman, l’une des banques-conseils de la BNP, le recrute alors comme porte-parole à Londres.

En 2001, dans la foulée de l’introduction en Bourse de la banque, le nouveau patron et futur secrétaire au Trésor, Henry Paulson, lui demande de créer un département de la communication au niveau planétaire. Jusque-là, les contacts de GS avec les journalistes avaient été quasi inexistants. Nommé associé dès 2006, le sésame de la richesse, le gardien de la foi siège au “management committee”, le comité de direction, saint des saints de l’univers goldmanien.

Lucas van Praag est mis sur la touche au début de l’année 2012 dans le cadre de la stratégie de renouvellement des équipes. Mais la récente affaire Greg Smith lui donne l’occasion de manifester une dernière fois son savoir-faire.

La dénonciation par cet ex-employé de Goldman à Londres, dans le New York Times, le 14 mars, du fonctionnement “plus toxique et destructif que jamais” d’une banque plaçant “l’intérêt du client au second plan” fait l’effet d’une bombe. Goldman Sachs est plus que jamais l’âme damnée de la finance. La description peu flatteuse de la banque d’affaires par le magazine Rolling Stone en 2009, la décrivant comme “une formidable pieuvre vampirique enroulée autour de l’humanité”, lui colle à à la peau.

La contre-attaque de l’empire est foudroyante. A écouter M. van Praag, M. Smith n’est qu’un hurluberlu, amer de ne pas avoir été promu après douze années de travail intensif, de nuits blanches et de vacances écourtées. Sa rancoeur cache une mauvaise performance, ce qui explique l’absence de promotion en novembre 2011. Placé dans le dernier “quartile”, comme on dit en statistique descriptive, ce perdant était condamné à être licencié ou à partir de lui-même, insiste la banque. Lucas van Praag bat le rappel des relais – ils sont nombreux – dont il dispose dans les médias influents. Des chroniqueurs bancaires, des directeurs de grands journaux ou des animateurs de talk-shows financiers sont appelés à la rescousse.

Le Financial Times, dont l’édition américaine est très lue à Wall Street, est mobilisé. Après tout, le grand quotidien britannique des affaires parraine, aux côtés de Goldman Sachs, le Business Book of the Year. Le quotidien aux pages saumon affirme que “les clients de Goldman Sachs lui restent fidèles”, en citant des sources anonymes. D’anciens associés se répandent dans ses colonnes pour défendre l’honneur de l’institution face aux rumeurs et perfidies diffusées par Greg Smith.

Le Wall Street Journal n’est pas en reste. Goldman Sachs est l’une des principales banques-conseils du propriétaire, le magnat de la presse Rupert Murdoch. Le président-fondateur de News Corporation déteste le New York Times, qui a publié le brûlot de Greg Smith. D’autant que le titre new-yorkais a aidé le Guardian a révéler le scandale des écoutes téléphoniques du défunt tabloïd britannique News of the World. Le Sunday Times, qui appartient également à M. Murdoch, ironise : “Greg Smith a dû penser qu’il travaillait pour une organisation philanthropique.”

Si, de l’avis général, Lucas van Praag a réussi son chant du cygne, la réputation de la banque est au plus bas à l’issue de l’affaire Smith. Redresser son image reste la priorité des priorités.

John Rogers, l’un des membres les plus influents du haut état-major, a été chargé de trouver un successeur à M. van Praag. Amené à répandre dans l’univers, selon ses propres termes, “valeurs symboles et rites” de la vénérable maison, cet associé méfiant et secret, occupe le poste capital de responsable de l’administration. Conscient de l’enjeu, le républicain pur et dur a jeté son dévolu sur Jake Stewart, ancien porte-parole du président démocrate Bill Clinton et ancien conseiller de l’actuel ministre des finances, Timothy Geithner.

Reste à l’heureux promu de réaliser un exploit relevant de “missions impossibles” : renouer les fils rompus d’une tapisserie à la trame infernale.

Par Marc Roche.

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