Le chaos qui règne en Libye a alimenté l’attentat de Manchester

L’Angleterre vient de subir trois attentats en moins de trois mois. Bilan : plus d’une quarantaine de morts, des dizaines de blessés, et un traumatisme généralisé. Le pays est blessé, indigné, marqué au fer brûlant du terrorisme mondialisé.

Et comme pour les deux attentats de Londres, l’attaque suicide commise à l’Arena de Manchester le 22 mai par le jeune kamikaze d’origine libyenne, Salman Abedi, s’est imposée aux médias du monde entier. Du nord de l’Angleterre aux côtes libyennes, l’onde de choc fut retentissante. Images en boucle et micros-trottoirs ont accompagné d’interminables discussions sur cet événement alors que les récitals d’experts et les casuistiques politiciennes ont psalmodié la nuisance du terrorisme international.

Une légitimité inexistante

Mais trois semaines après l’avènement de cet événement, et comme par un biais psychologique révélateur, le triptyque « journaliste-politique-expert » a esquivé une vérité : les liens entre l’attentat de Manchester et le chaos en Libye sont bien réels.

Salman Abedi a été endoctriné, entraîné et préparé en Libye quelques semaines avant son acte grâce à un large réseau qui regroupe des membres de sa famille à Tripoli et des relais en Angleterre. Le cas « Abedi » nous fait revenir à l’une des sources de cette tragédie : la Libye est un pays au bord du suicide collectif, et le chaos qui y règne a alimenté l’attentat de Manchester.

Aujourd’hui en Libye, trois gouvernements se concurrencent une légitimité inexistante ; une centaine de milices règnent par le feu et le sang ; d’innombrables seigneurs de guerre dictent leurs lois ; des milliers de trafiquants vendent en plein jour des esclaves subsahariens ; et des centaines de jeunes achètent des armes sur Internet pour se reconvertir au terrorisme ou au kidnapping.

Une vérité meurtrière

Dans ce contexte presque irréel, une vérité meurtrière surgit : le chaos libyen est notre responsabilité. Nous sommes ses dernières victimes mais nous resterons, face à l’histoire, son point de création. Le « nous », ici, interpelle les gouvernements, les organisations civiles et tous les citoyens qui ont soutenu, de près ou de loin, l’intervention des alliés en 2011. Le « nous » apostrophe, aussi, tous ceux qui ont toléré, acquiescé ou tourné le regard lors d’une opération irréfléchie.

Le casting militaire de l’opération « Protecteur unifié » – mission prosaïque de l’OTAN – avait pour objectif officiel de protéger la population civile, menacée par les abus d’une fin de règne tragique et forcée. Or, la communauté internationale avait déjà pris des dispositions contre l’ancien régime et souhaité une solution pacifique, exigeant l’application stricto sensu des résolutions 1 970 et 1 973 du Conseil de sécurité.

Celles-ci prévoyaient une zone d’exclusion aérienne au-dessus du pays alors que les articles I et II de la résolution 1 973 pointaient du doigt l’importance de l’instauration d’un cessez-le-feu, l’enclenchement de négociations politiques et le rétablissement de la paix.

Château de cartes

Nous omettons que nos dirigeants savaient pertinemment qu’aussitôt Kadhafi éjecté du pouvoir, la Libye tomberait tel un château de cartes et le terrorisme y serait florissant. Car le vide laissé par un régime clientéliste aussi personnifié et dictatorial, basé sur un réseau complexe d’alliances patrimoniales, ne pouvait engager la Libye sur la voie de la paix et de la sécurité.

Mais nos dirigeants nous ont fait miroiter l’obligation du droit de protéger alors qu’ils souhaitaient en découdre avec le Kadhafi. L’Histoire a fait son chemin et elle nous expose dorénavant les soubassements d’une opération illégitime. Du coup, des voix s’élèvent : « Nous avons menti au peuple Libyen. Les Français nous ont menti aussi », osa même un député londonien lors de la présentation du rapport accablant de la commission parlementaire britannique sur la guerre en Libye. Celui-ci fustige une intervention militaire fondée sur des postulats erronés et très mal préparée. Il est à ce jour l’un des rares documents officiels qui examine l’immixtion en Libye.

Salman Abedi porte ainsi les deux masques d’un monde dont nous devons faire nôtre : celui de la terreur libyenne déshumanisante et celui du carnage anglais horrifiant.

Par Raouf Farrah, analyste politique spécialiste des questions du Maghreb et du Sahel chez SecDev.

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