Le chiisme, expression de la révolte contre les califats arabes

Le prophète Mohammed fut à la fois messager divin et chef d’Etat. A sa mort en 632, la prophétie était scellée, mais sa succession allait poser la trame de l’histoire musulmane. Le premier calife («successeur») fut Abou Bakr, son beau-père, suivi d’Omar l’organisateur de la conquête arabe, puis Othman qui donna au Coran sa forme définitive respectée par tous les musulmans, enfin Ali, son gendre. A la mort d’Othman, les premiers dissidents contestèrent un arbitrage. Ce sont les kharidjites. La scission de la communauté fut consacrée après deux batailles sanglantes en 656-657, l’une en Irak, la seconde en Syrie. Ce fut la victoire des opportunistes suivant la tradition («sunnites») sur les légitimistes du Parti («Chia») d’Ali et, également, de Damas, centre intellectuel, sur Médine, relais de caravaniers. Ali et ses deux fils furent assassinés. Ce furent les trois premiers imams marquant le début de la martyrologie chiite.

Les kharidjites, appuyés par des néo-convertis, établirent des royaumes tribaux en Perse et en Afrique du Nord. Vaincus par les Abbassides sunnites, ils ne survécurent que dans des endroits difficiles d’accès comme les montagnes, à Oman, dont c’est la religion officielle («ibadite») et le djebel Nefoussa en Libye, dans des îles comme Djerba et Zanzibar ou sur les confins méridionaux du Sahara.

Les sunnites organisèrent les territoires conquis et développèrent le commerce. Ils connurent de nombreuses guerres intestines. Sur le plan dogmatique, ils eurent la sagesse de rester unis. Quatre écoles d’interprétation de la charia sont nées, qui se reconnaissent mutuellement comme orthodoxes. Sommairement, leurs divergences touchent à l’importance de la tradition prophétique par rapport à la spéculation intellectuelle. Ce sont les hanafites dans l’ancien Empire ottoman, les malékites en Afrique du Nord, les chaféites en Egypte et vers le Sud, les hanbalis, qui sont les plus conservateurs et dont la réforme puritaine du wahhabisme s’est imposée en Arabie saoudite et Qatar.

Selon les chiites, la conduite de la communauté appartient à la famille du Prophète, à travers des «imams» divinement guidés. Le douzième d’entre eux a été mystérieusement occulté en 874. Pour les trois quarts d’entre eux, chiites duodécimiens, ce Mahdi reviendra à la fin du monde pour imposer la justice. En son absence, des juristes constitués en hiérarchie, sous l’autorité d’un grand ayatollah, se font les interprètes de sa sagesse.

La chaîne des imams fut interrompue par des querelles de succession. A la mort du quatrième, deux frères se disputèrent. Zayd, se réclamant d’un certain rationalisme, fut vaincu. Après une longue errance, les zaydi s’installèrent dans les montagnes du Yémen où un imam régna jusqu’à la révolution de 1962. Le fils du sixième imam, Ismaïl, fut écarté au mépris de la primogéniture. Les ismaéliens formèrent des royaumes puissants en Egypte et en Afrique du Nord, puis disparurent de l’histoire. Ils constituent aujourd’hui des minorités dispersées, unies par une allégeance totale à l’endroit de leur imam, Aga Khan.

A la pointe de la revendication sociale aux Xe-XIe siècles, l’ismaélisme se divisa en de nombreux rameaux, dont les nousairites. Leur doctrine est peu connue. Les persécutions ont entraîné le culte du secret. Ce serait un syncrétisme d’un islam profondément modifié par une forme de divinisation d’Ali, enrichi de croyances anciennes et du christianisme. En Syrie, ils préfèrent être appelés alaouites. En Turquie, les alévis, qui prétendent constituer un quart de la population du pays, auraient une doctrine similaire. Brutalement persécutés par les Ottomans, les alaouites apprirent le métier des armes sous le mandat français et se sont accaparé le pouvoir en 1969, bien que représentant 12% seulement de la population syrienne. Les alévis, libérés par la révolution laïque d’Atatürk, montrent certaines inquiétudes devant l’évolution politique actuelle du pays. L’ismaélisme donna naissance au début du XIe à une autre dénomination spirituelle: les druzes, qui ne se reconnaissent plus comme musulmans, se sont établis sur les frontières de la Syrie, d’Israël et du Liban.

Historiquement, les sunnites ont dominé la scène. En 661, le califat omeyyade s’installa à Damas. En 750, les Abbassides prirent le pouvoir et construisirent Bagdad. Après le sac de la ville par les Mongols, en 1258, ils se réfugièrent au Caire. Leur pouvoir était depuis longtemps plus virtuel que réel. En 1517, les Ottomans transférèrent l’institution à Istanbul où elle disparut, en 1924, suite à la révolution kémaliste. Dès 929, un califat omeyyade «schismatique» d’Andalousie brilla, mais se désintégra progressivement en chefferies locales pour disparaître en 1492, sous les coups de la Reconquista espagnole. Presque simultanément, une puissance concurrente naissait en Kabylie, passait de l’Afrique du Nord à la vallée du Nil et créa Le Caire, en 969. Ce califat fatimide est chiite, ismaélien. Sa tolérance à l’égard des juifs et des chrétiens expliquerait la survivance d’une communauté copte importante en Egypte. Battu en Palestine par les croisés au début du XIIe siècle, il sera vaincu par Saladin et rattaché à Bagdad en 1171. Il ne reste rien du chiisme en Egypte, si ce n’est quelques fêtes folkloriques et l’Université d’El-Azhar, fondée comme centre de propagande chiite, devenue la référence de l’islam sunnite!

Par son caractère ésotérique et messianique, le chiisme a nourri la révolte de néo-convertis et des défavorisés. Des royaumes éphémères sont nés et se sont évanouis. L’histoire est un réel kaléidoscope où l’esprit se perd. Deux ont perduré: le Yémen zaydi, déjà cité, et, bien sûr, l’Iran. La Perse fut toujours un berceau de contestation. Le chiisme s’y nourrit. En 1501, le chef de la dynastie séfévide, Ismaïl Ier, déclara le chiisme duodécimien religion d’Etat. Ce fut l’affirmation d’une identité persane, face au califat arabe et à la nouvelle puissance montante, les Turcs. Contrairement aux oulémas sunnites, les mollahs se refusèrent à se mêler de politique, jusqu’à la révolution khomeiniste de 1979.

La domination ottomane puis la colonisation européenne étouffèrent l’hostilité sanglante entre sunnites et chiites. Des Etats-nations se constituèrent à l’indépendance. Dans certains cas, comme l’Irak jusqu’à la chute de Saddam Hussein en 2003, la Syrie et Bahreïn, la minorité tient les rênes du pouvoir. La situation a explosé. La violence ne cessera que lorsqu’un système politique saura garantir le respect de toutes les composantes religieuses et ethniques.

Les statistiques démographiques pour l’ensemble du monde musulman ne sont pas très fiables. On estime le nombre des sunnites à quelque 950 millions, des chiites à environ 250 millions et des kharidjites à 15 millions, soit des proportions de plus de 75%, moins de 25% et d’à peine 2% respectivement. Or ces chiffres ne correspondent nullement à l’équilibre des forces dans le conflit syrien. Selon une estimation personnelle crédible, dans les pays arabes du front, plus l’Iran et la Turquie, les chiites pourraient représenter 48% et les sunnites 44%.

Marcel Boisard, ancien haut fonctionnaire des Nations unies.

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