Le CICR doit oser briser l’embargo humanitaire en Syrie

Dans une tribune récemment publiée par le quotidien britannique Guardian, Peter Krähenbühl, le directeur des opérations du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), conteste l’existence d’un déséquilibre dans la répartition de l’aide humanitaire internationale en Syrie, au détriment des populations vivant en zone rebelle. Estimant que seule l’assistance distribuée depuis Damas est susceptible de venir en aide au plus grand nombre, le CICR récuse l’urgence d’acheminer directement de l’aide en territoire rebelle à partir des pays voisins.

La position du CICR repose à notre sens sur une description contestable des enjeux et contraintes opérationnelles en Syrie. En effet, depuis le mois de juillet 2012, les groupes armés rebelles ont consolidé leur emprise dans la grande majorité des zones rurales situées au nord et à l’est du pays, s’emparant notamment de la plupart des postes-frontières avec la Turquie. Dans les six gouvernorats septentrionaux, l’opposition contrôle désormais un territoire contigu où elle recense au moins 4,5 millions de personnes, dont 1,1 million de personnes déplacées.

Or, cette population est aujour­d’hui exclue des circuits d’as­sistance internationale mis en œuvre par le CICR et les Nations unies depuis la capitale syrienne. Partenaire obligé des agences d’aide internationale, le Croissant-Rouge arabe syrien (SARC) est soumis aux fortes pressions du gouvernement qui détient une dizaine de ses cadres en otage. Le Croissant-Rouge doit par ailleurs affronter la défiance des groupes armés mais aussi d’une partie de la population pour qui il est avant tout l’auxiliaire d’un pouvoir responsable de leurs souffrances.

Dans ces conditions, moins d’une dizaine de convois d’assistance du SARC ont pu traverser les lignes de front pour approvisionner les populations insurgées au nord et à l’est du pays – bien que celles-ci soient directement accessibles via la Turquie, ce qui permet d’éviter le franchissement de lignes de fronts particulièrement dangereuses, où sept employés du SARC et huit employés de l’ONU ont déjà perdu la vie.

En pratique, seule la mise en place d’un vaste programme d’approvisionnement routier transfrontalier permettrait de faire face aux besoins créés par les combats, les déplacements de population, l’effondrement des services publics et l’aggravation des pénuries dans les territoires rebelles du nord. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU le reconnaît sans ambiguïté, déclarant que «l’accès reposant sur le franchissement des lignes de front depuis l’intérieur de la Syrie, bien que vital, n’est pas suffisant» et qu’un accès transfrontalier est nécessaire «pour accéder à la vaste majorité de ceux qui en ont besoin dans les zones tenues par l’opposition». Mais il estime, à l’instar du CICR, que l’accord du gouvernement est un préalable incontournable au déploiement de telles opérations.

On comprend que le Comité ­international de la Croix-Rouge doive ménager ses relations avec Damas pour continuer à assister les populations en zone gouvernementale et espérer visiter les lieux de détention. De même, la coopération du gouvernement est indispensable pour acheminer l’aide dans les territoires insurgés du centre et du sud du pays, pour l’heure inaccessibles depuis les Etats voisins. Reste que le souci d’accroître l’acheminement des secours depuis Damas ne saurait justifier le fait de passer par pertes et profit le déficit d’assistance pour les millions de personnes vivant en zone rebelle au nord du pays.

Principaux acteurs de l’aide internationale en Syrie, le CICR et l’ONU doivent adapter leur politique d’assistance à la partition de fait du territoire. S’ils ne peuvent obtenir du gouvernement l’autorisation d’acheminer des secours en zone rebelle depuis les pays voisins, ils doivent oser se passer du feu vert de Damas. Reste qu’une telle démarche ne saurait aboutir sans le soutien diplomatique des Etats. Tous les acteurs humanitaires devraient s’efforcer de mobiliser la communauté internationale en ce sens, plutôt que de nier publiquement l’existence d’un déséquilibre dans la répartition de l’aide et d’affirmer que les convois d’assistance du SARC sont la seule réponse aux pénuries de nourriture, de médicaments, de carburant, d’abris, d’eau et d’électricité dont souffrent plus de 4,5 millions de personnes dans les zones rebelles négligées au nord du pays.

Marie-Noëlle Rodrigue et Fabrice Weissman, Médecins sans frontières.

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *