Le cyberespace, l’autre champ de bataille entre Moscou et Washington

En juin, en pleine convention démocrate, la publication par WikiLeaks de 20 000 courriels, montrant combien l’appareil du parti a favorisé Hillary Clinton et a multiplié les coups bas pour discréditer son opposant, Bernie Sanders, avait suscité une grande confusion aux Etats-Unis. Or, derrière ce piratage informatique, les services américains avaient pointé la responsabilité de hackeurs russes, puis avaient ouvert une enquête sur l’existence d’une vaste opération d’influence du Kremlin visant à s’immiscer dans le scrutin présidentiel de novembre.

Cette affaire, dont les conséquences se font encore sentir – Vladimir Poutine et Barack Obama ont échangé sur le cyberespionnage en marge du récent G20 en Chine -, traduit, certes, un effet ciseau entre une administration Obama à bout de souffle et une Russie qui ne juge que par l’affirmation de sa puissance retrouvée. Surtout, elle revêt une double dimension «numérique» qui doit inviter à repenser notre lecture de la politique étrangère russe.

Premièrement, avec la géo-économie – sanctions, contre-sanctions -, la guerre de l’information est l’un des principaux champs de bataille entre la Russie et l’Occident. Les manœuvres russes visent moins à influencer l’issue de l’élection présidentielle américaine que les perceptions qu’ont les Américains de la fiabilité de leurs dirigeants et institutions. Susciter une défiance généralisée dans le système politique américain, orienter les électeurs vers des candidats plus conciliants vis-à-vis de la Weltanschauung et des objectifs russes, entretenir l’idée que les dirigeants américains (et européens) restent indécis, passifs et divisés : telle est la stratégie du Kremlin.

Plus largement, il s’agit pour Moscou d’attiser le relativisme envers les politiques et les valeurs occidentales : la démocratie libérale, le multiculturalisme, l’interventionnisme sous couvert de la «responsabilité de protéger». Les propos de Donald Trump servent cette dialectique : le système électoral américain n’est pas digne de confiance, les élites sont corrompues, l’Amérique doit cesser ses interventions militaires extérieures, etc.

Deuxièmement, ce piratage russe – comme celui ayant visé des millions de comptes de la banque américaine JP Morgan en 2014 – est indissociable d’une volonté de tester les capacités de cyberdéfense des Etats-Unis (et de l’Otan). Comme lors de la crise des missiles de Cuba, l’objectif de Moscou est de déterminer jusqu’où il peut défier Washington.

Mais la Russie veut également se positionner dans un dialogue exclusif avec les Etats-Unis sur la définition des normes dans le cyberespace. D’une part, le Kremlin a fait le constat que, depuis l’annexion de la Crimée, les Etats-Unis ont délaissé leur dialogue stratégique avec la Russie sur la cybersécurité au profit de la Chine, au point de signer avec Pékin un accord de non-agression dans le cyberespace. La recomposition de la géopolitique d’Internet au profit d’un «duopole» sino-américain irrite une Russie qui se perçoit en superpuissance numérique.

D’autre part, le Kremlin n’a pas caché son agacement vis-à-vis des atermoiements d’Obama à signer un «code de conduite» régissant les opérations de cyberguerre. Moscou et Washington restent profondément divisés sur leur approche de la cybersécurité : contrairement aux Américains, qui accordent leur priorité à la technologie et aux réseaux, les Russes veulent inclure dans tout éventuel accord la couche cognitive du cyberespace, autrement dit les contenus. Washington lit cela comme une velléité de cautionner la censure.

Ces deux dimensions informationnelles et cyber sont indéniablement liées à la quête de statut de la Russie de Vladimir Poutine. Les récentes unes successives de la presse américaine sur la Russie ne peuvent que rassurer Moscou sur sa centralité en politique internationale. A Barack Obama, qui réduit la Russie à son rôle de «puissance régionale», Moscou répond par la projection de capacités aéronavales en Méditerranée orientale, inédite depuis 1972, et par l’ingérence dans la campagne présidentielle de la première puissance mondiale. Le défi russe ne fait sans doute que commencer.

Julien Nocetti , Chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri).

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