Le dénouement prévisible de la «guerre du gaz» russe

Par Jacques Sapir, Directeur d’études à l’EHESS et Maxime Petrovsky, économiste, chercheur au CEMI-EHESS (LE FIGARO, 05/01/06):

La «guerre du gaz» entre la Russie et l’Ukraine a tourné à la guerre éclair avec le compromis signé par les deux parties le 4 janvier. Ce compromis est favorable à Gazprom. Cette issue était prévisible, pour de nombreuses raisons.

Après plusieurs années de pompages illégaux dans le gazoduc alimentant l’Europe, le gouvernement ukrainien avait obtenu de la Russie un accord extrêmement avantageux. Aux termes de celui-ci, l’Ukraine consolidait sa dette (1,25 milliard de dollars US) et payait son gaz, pour une quantité forfaitaire, au prix très faible de 50 dollars pour 1 000 m3 en échange de ses services de transit au prix de 1,09 dollar (à raison de 1 000 m3 et 100 km). Il s’agissait d’un pur schéma de troc. Cet accord entre les sociétés Gazprom et Naftogaz court jusqu’en 2009. Sa mise en oeuvre est cependant subordonnée à la signature annuelle d’un protocole intergouvernemental. Or, selon l’article 2 de cet accord, la révision des prix est annuelle. Les Ukrainiens exigeaient initialement le respect du contrat en «oubliant» l’existence du protocole alors que les Russes faisaient logiquement valoir que ce dernier conditionne le contrat commercial. La position juridique de l’Ukraine était ici très faible.

La proposition initiale de Gazprom consistait à passer aux prix du marché, soit 230 dollars pour 1 000 m3, ou 4,5 fois le prix actuel, tandis que le prix du transit s’établirait au maximum à 2,5 dollars, soit 2,5 fois de plus.

Le compromis prévoit bien que Gazprom vendra son gaz à l’Ukraine à 230 dollars, mais cette dernière continuera de bénéficier pour 2006 de livraisons en provenance d’Asie centrale (Turkménistan, Kazakhstan et Ouzbékistan) à un prix inférieur. La société russo-ukrainienne RosUkrEnergo procédera donc à un mélange entre les différents fournisseurs et le coût sera limité à 95 dollars pour 1 000 m3. En contrepartie, les droits de transit sont relevés à 1,60 dollar. Cet accord donne donc raison à Gazprom, tout en restant dans les limites économiquement supportables pour l’Ukraine.

L’industrie ukrainienne ne peut en effet supporter de payer le gaz au prix mondial. La limite se situe entre 95 dollars et 110 dollars pour 1 000 m3 pour la chimie et la métallurgie, deux branches essentielles aujourd’hui pour les exportations ukrainiennes. Or, ces exportations ne sont possibles que grâce au prix de faveur consenti par Gazprom. Quand on sait que les réserves en devises de l’Ukraine couvrent moins de trois mois d’importations et que la dette extérieure du pays est passée de 23,8 milliards de dollars au 1er janvier 2004 à 36,9 milliards au 1er octobre 2005, on mesure bien la gravité de la situation.

La sensibilité du taux de croissance de l’Ukraine à celui de la Russie montre que la première reste étroitement dépendante de la seconde. Quand la croissance s’accélère en Russie, celle de l’Ukraine s’envole ; quand elle se ralentit en Russie, celle de l’Ukraine s’estompe. La différence de niveau de vie au bénéfice des habitants de la partie est du pays, la plus intégrée économiquement avec la Russie, confirme le constat.

Dans ces conditions, on est en droit de s’interroger quant au comportement des autorités de Kiev jusqu’au récent accord. La politique d’affrontement symbolique et diplomatique avec Moscou ne pouvait que se heurter un jour aux réalités économiques. Certains commentateurs affirment que la Russie, via Gazprom, entendait «punir» l’Ukraine pour la «révolution orange» de l’hiver 2004-2005 et pour sa politique proaméricaine. Que cette politique ait été perçue à Moscou comme contradictoire aux intérêts de la Russie est clair. Cela, cependant, ne répond pas à une question évidente : pourquoi la Russie aurait-elle dû subventionner l’Ukraine quand certaines grandes entreprises ukrainiennes sont les concurrents directs des producteurs russes ?

En réalité, la question gazière était devenue l’otage de la politique intérieure ukrainienne. Les partisans de la «révolution orange» se sont rapidement déchirés après leur victoire. Le président Iouchtchenko a renvoyé son premier ministre, Mme Ioulia Timochenko, en qualifiant son gouvernement de désastreux. Alors que des élections législatives importantes se préparent pour mars 2006, les partis issus de la «révolution orange» faiblissent dans les sondages. A l’inverse, le parti de M. Yanoukovitch, l’adversaire de M. Iouchtchenko, fait une remontée remarquée. Les nouveaux dirigeants de Kiev auraient dû s’attacher à élaborer un véritable programme de réconciliation nationale tenant compte des réalités économiques et sociales du pays. Ils ont préféré se battre pour le partage des dépouilles, engendrant ainsi une immense déception, qui pérennise la coupure en deux du pays. Cela a favorisé l’instrumentalisation politicienne du dossier du gaz. En désignant comme négociateur un nationaliste ultra, les autorités ukrainiennes ont signifié à l’automne dernier qu’elles n’entendaient pas chercher de compromis raisonnable. Le pouvoir ukrainien a agité la carte nationaliste contre les «Moscovites impériaux» à la veille des élections. Ce n’est pas sans danger quand on connaît la division sociale et politique du pays.

Il est ici regrettable que la Pologne ou la Hongrie aient préféré jeter de l’huile sur le feu plutôt que de pousser les dirigeants de Kiev dans la voie du réalisme. Celui-ci était pourtant nécessaire car Kiev ne pouvait gagner cet affrontement. Reprendre les pompages sauvages mettait l’Ukraine dans l’illégalité, et Gazprom avait constitué des réserves lui permettant d’alimenter ses clients européens pendant quelques mois, même si le gazoduc traversant l’Ukraine devait être coupé. Outre le chauffage des habitations en cette période hivernale, une coupure de longue durée aurait causé des dommages importants et irréversibles aux deux principales branches de l’industrie ukrainienne, la chimie et la métallurgie.Le compromis actuel était donc inévitable ; il ne fait cependant que repousser les échéances. L’un des fournisseurs d’Asie centrale de l’Ukraine, le Turkménistan, a d’ores et déjà annoncé qu’il ne renouvellerait pas l’accord fin 2006. L’Ouzbekistan pourrait rapidement suivre. La question de l’intégration économique entre l’Ukraine et la Russie se reposera rapidement. Sur un tel dossier, il importe de ne pas encourager les illusions. Les dirigeants de Kiev doivent comprendre que l’Ukraine ne doit pas jouer de l’Europe contre la Russie, mais au contraire chercher à établir les bases d’une coopération économique avec cette dernière. Des pays comme l’Allemagne, la France et l’Italie pourraient favoriser cette coopération en proposant de s’investir largement dans une politique d’efficacité énergétique dont tant l’Ukraine que la Russie ont besoin. Une initiative politique est nécessaire si l’on veut éviter que la situation ne dérape à nouveau fin 2006.