Le dilemme chinois de l’Australie

Lorsque Barack Obama s’adressera au Parlement fédéral australien, le 17 novembre, son propos sera surtout destiné aux pays de l’Asie-Pacifique, inquiets de l’influence grandissante de la Chine dans la région. En faisant escale à Canberra, la capitale australienne, avant de se rendre au sommet de l’Asean, à Bali (Indonésie), le président américain devrait réaffirmer l’engagement des Etats-Unis aux côtés de ses alliés traditionnels dans la zone, à commencer par l’Australie, la plus grande île du monde.

Les liens entre ces deux pays-continents vont bien au-delà des affinités linguistiques et culturelles entre deux anciennes colonies britanniques, même si la reine d’Angleterre est toujours formellement le chef de l’Etat australien. Le sens de ce déplacement a été énoncé sans fioritures, en septembre, par Leon Panetta, secrétaire américain à la défense. Lors de la rencontre annuelle entre les dirigeants des deux pays (Ausmin), à San Francisco, le patron du Pentagone a fermement mis en garde Pékin, en des termes à peine voilés. “Nous envoyons un message très clair à la région Asie-Pacifique : les Etats-Unis et l’Australie continueront à travailler ensemble pour démontrer à ceux qui nous menaceraient que rien ne nous séparera.”

Pour enfoncer le clou, Barack Obama et Julia Gillard, première ministre travailliste de l’Australie, devraient ratifier de nouveaux accords de coopération militaires entre Washington et Canberra. Ils s’inscrivent dans la continuité de l’Anzus, le pacte de défense conclu, en 1951, entre les Etats-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, souvent présenté comme un “mini-OTAN” régional. Au terme de ces nouvelles dispositions, les Etats-Unis, qui n’ont jamais disposé de bases militaires sur le territoire australien, vont renforcer leur présence en Asie du Sud-Est en partageant des installations avec l’Australie dans l’océan Indien, dont les détails n’ont pas encore été révélés. Ils auront aussi un plus grand accès aux ports australiens, ainsi qu’aux centres de stockage pour leur matériel. La principale nouveauté porte sur la coopération dans la lutte contre la cybercriminalité, qui passera par des échanges de données approfondis. Une mesure, là encore, qui vise la Chine, soupçonnée par Washington de se livrer à un intense espionnage électronique.

Tout cela n’est pas très surprenant au vu des liens qui unissent l’Australie et les Etats-Unis depuis la seconde guerre mondiale. Leur coopération a été scellée après la prise de Singapour par les Japonais, en 1942, qui marque le déclin de l’influence britannique en Asie. Dès ce moment, les Australiens ont jugé que seul Washington était en mesure de garantir leur sécurité.

La visite de Barack Obama marque cependant un tournant car elle illustre de façon éclatante le nouveau “dilemme chinois” de l’Australie. “Pour la première fois de notre histoire, nous nous trouvons dans la situation où notre plus grand partenaire commercial, la Chine, est en concurrence frontale avec notre allié historique, les Etats-Unis”, relève Hugh White, ancien haut fonctionnaire au ministère de la défense et professeur d’études stratégiques à l’université nationale de Canberra.

L’Australie est un cas d’école intrigant. C’est sans doute le pays qui incarne le mieux les opportunités et les défis posés par l’émergence de la Chine au monde occidental. A la différence de l’Europe et des Etats-Unis, où la montée en puissance chinoise est vécue comme une menace, elle est largement perçue comme une chance par les Australiens.

La première ministre, Julia Gillard, s’en est fait l’écho de façon évocatrice : “La nouvelle classe moyenne en Asie vit dans des appartements et voyage dans des trains construits avec nos minerais et notre charbon”, a-t-elle insisté, à la fin septembre, lors d’une intervention devant l’Asia Society, à Melbourne. Elle faisait ainsi référence à l’extraordinaire richesse du sous-sol australien, qui abrite toutes les matières premières indispensables au boom économique chinois (zinc, uranium, cuivre, etc.). Il n’y a jamais eu, a-t-elle souligné, “un tel engouement pour les ressources du pays depuis la ruée sur l’or dans les années 1850”.

Cet appétit vorace des Chinois a métamorphosé l’Australie. Les régions de l’ouest du pays, naguère délaissées, sont en pleine expansion grâce à la mise en valeur de leur potentiel minier. Au point de créer une pénurie de main-d’oeuvre dans les Etats de la côte est, historiquement les plus prospères. Les contrats mirobolants se succèdent les uns les autres. Rien que cette année, il y en a eu quatre de plusieurs milliards de dollars. En septembre, le géant américain Chevron a ainsi déboursé 29 milliards de dollars australiens (22 milliards d’euros) pour l’exploitation d’un terminal de gaz liquéfié à Wheatstone. Au total, constate Hugh White, “l’Australie exporte un million de tonnes de minerais de fer par jour”

L’émergence de la Chine a été le moteur de l’exceptionnelle longévité de la croissance (3,75 % prévus en 2011) de l’Australie, ininterrompue depuis 1992, un record parmi les pays industrialisés ! Le chômage est limité (5,2 %) et la dette publique insignifiante (22 % du PIB). Le tournant a été atteint en 2007, lorsque la Chine est devenue le premier partenaire commercial du pays, détrônant le Japon et les Etats-Unis. Aujourd’hui, la Chine absorbe 22,6 % des exportations australiennes, contre seulement 5 % en 1995.

Cette évolution a bouleversé la donne. “Dans le siècle asiatique, nos faiblesses de jadis – notre dépendance envers les matières premières et notre situation géographique – sont devenues nos grands atouts”, a souligné Julia Gillard. Mais cette prospérité pose aussi de nouveaux défis à l’Australie. Comment peut-elle concilier sa diplomatie pro-occidentale avec un ancrage économique de plus en plus oriental ? “Pour l’instant, note Hugh White, le pays n’a pas eu à trancher car ni la Chine ni les Etats-Unis ne lui ont demandé de choisir son camp.”

Toutefois, des signes avant-coureurs de ces tensions latentes se sont déjà manifestés. En 2004, le ministre australien des affaires étrangères, Alexander Downer, a été sèchement rappelé à l’ordre par son gouvernement et par Washington, lorsqu’il a déclaré que l’Australie se tiendrait à l’écart de tout conflit entre la Chine et Taïwan. Plus récemment, les autorités de Pékin ont exprimé leur courroux, en 2009, après la publication du rapport sur la stratégie de défense de l’Australie, jugée inamicale à l’égard de la Chine, car ce rapport réaffirmait l’attachement de l’Australie à sa coopération militaire avec les Etats-Unis.

Les conséquences de ce défi chinois émergent à peine dans le débat public. “Nous sommes dans une situation inconfortable, constate Hugh White, car nous avons pris conscience de cette nouvelle réalité, mais nous n’avons pas encore trouvé de réponse à ce dilemme.” Signe de ces interrogations : le gouvernement a commandé, en septembre, un Livre blanc, intitulé “L’Australie dans le siècle asiatique”. Il devra passer au crible tous les enjeux posés par l’essor de la Chine. Ses conclusions seront rendues publiques à la mi-2012. Nul doute qu’elles seront scrutées à la loupe à Washington et à Pékin.

Par Yves-Michel Riols.

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